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Kallocaïne, Karin Boye (1940)

Publié le par F.

Kallocaïne Karin Boye
       Dernière œuvre romanesque de Karin Boye, Kallocaïne, publié en 1940, était considéré par son auteur comme un roman d'anticipation dans lequel les hommes sont livrés à de grands états totalitaires luttant pour l'hégémonie planétaire et organisant un contrôle absolu sur la population.
       Formant, aux côtés des œuvres Nous autres d'Eugene Zamiatine (1920), Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (1932), 1984 de George Orwell (1949), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) ou encore Un bonheur insoutenable d'Ira Levin (1970), le sillon des romans contre-utopiques du XXe siècle, Kallocaïne marque par son positionnement psychologique et les mécanismes totalitaires fondés sur la valeur utilitaire de l'individu.
     Dans un État mondial où chaque camarade-soldat est propriété de l’État, où les camps de jeunesse, les jeux militaires et stratégiques des jeunes enfants, les appartements standards, les uniformes réglementaires, la nourriture identique, la surveillance omniprésente, dans la sphère familiale avec l'assistante domestique et dans la sphère du couple avec les micro-caméras dans la chambre parentale, façonnent et assurent la sécurité de l’État en prévenant et en éradiquant les dissidences idéologiques, les dissonances individuelles, l'émerveillement et la contemplation.
        Sous la forme globale d'un témoignage du chimiste Leo Kall, le roman s'ouvre sur la détention de ce dernier, introduisant ainsi une mise à distance des mécanismes totalitaires et surtout la lecture d'une évolution, d'une prise de conscience du personnage à partir de ses recherches scientifiques au service de l’État. Le chimiste Leo Kall, exerçant dans un laboratoire de la Ville de Chimie n°4 rappelant les futures monovilles du système soviétique, travaille sur l'élaboration d'un sérum, la kallocaïne, visant à libérer la parole, à connaître les pensées secrètes des sujets ayant reçu l'injection. Avec l'appui du gouvernement qui y voit évidemment un intérêt fondamental dans le contrôle de la population, le narrateur poursuit les essais cliniques de la kallocaïne sur les volontaires de métier qui révèlent sous l'effet de la drogue leurs craintes, leurs aspirations, leur moi profond qu'ils avaient tenté de garder enfouis jusqu'à alors. L'efficacité redoutable et confirmée de la kallocaïne annonce, après la mort de l'espace physique privé et intime du cercle familial, celle de l'intériorité de l'individu. A chaque stade de l'expérience, le narrateur prend conscience du malaise des sujets après leur discours de vérité témoignant d'un souffle libertaire hostile au gouvernement totalitaire en place.
       Entre les épisodes de délation et des mécanismes étatiques étouffant la vie intime et relationnelle des individus, Leo Kall fera la rencontre d'un monde invisible et hors-contrôle, celui d'un groupe œuvrant pour l'épanouissement intérieur, partageant des valeurs humanistes, rassemblé autour du partage, de la contemplation et du respect de l'individu dans sa singularité. Le lecteur suivra, en parallèle d'une nouvelle mythologie se levant contre l'utilitarisme et l'asservissement, le cheminement du narrateur quant à l'élaboration de la kallocaïne, quant à sa participation au viol mental des prisonniers, mais aussi quant à ses doutes naissants sur les jugements économistes concernant la valeur marchande et utile des condamnés, quant à son éveil intérieur et altruiste.
       Inspirée de lectures kafkaïennes et de ses voyages en URSS et en Allemagne à la fin des années 20, Karin Boye a insufflé dans Kallocaïne les tourments d'un questionnement métaphysique et social, ainsi qu'une ode libertaire, la force vive vive d'une humanité à répandre, une transfiguration nécessaire devant les différentes formes d'oppression de notre société contemporaine.

 

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