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Les Monades urbaines, Robert Silverberg (1971)

Publié le par F.

         Publié six ans après la Conférence mondiale de la population qui s’était tenue à Belgrade et pendant laquelle ont été abordés le déséquilibre entre évolution démographique et ressources naturelles, la question de la génétique et de la fécondité, le roman Les Monades urbaines (1971) de Robert Silverberg traite de la gestion de la population, du collectif et du contrôle social.

            Au XXIVe siècle, la population terrestre atteint le seuil de 75 milliards d’individus. Les hommes vivent désormais dans des monades, tours de mille étages, hautes de trois mille mètres, rassemblant pour chacune pratiquement un million d’habitants répartis verticalement en fonction de leur condition sociale. Hormis quelques tribus éparses et autarciques assurant l’agriculture vivrière et l’approvisionnement des structures monadiales, la totalité de la population terrestre, que l’on encourage à croître en stimulant une procréation effrénée, évolue à l’intérieur des monades, indépendantes les unes des autres, hiérarchisées intérieurement en cités, en quartiers, en étages plus ou moins hermétiques. La famine et la maladie ont été éradiquées, les effets de la surpopulation jugulés. Les hommes ont su développer une organisation architecturale et démographique améliorant les conditions de vie de l’humanité après les effets néfastes de la surpopulation des siècles précédents.

            Le roman s’ouvre sur l’accueil et la visite d’un humain de Vénus découvrant la monade 116 de l’agglomération Chipitts (pour la conurbation monadiale Chicago – Pittsburg) à la manière d’Usbek découvrant la société française dans les Lettres persanes de Montesquieu. Le Vénusien Gortman y rencontre alors une société stratifiée et codifiée, où est encouragée la procréation avec une ferveur religieuse, où le respect de l’intimité et du vouloir personnel a cédé la place aux promenades nocturnes lors desquelles les désirs sexuels s’assouvissent sans rencontrer de refus afin de se libérer de toute tension nuisant à l’harmonie et la stabilité collectives, où les déviants, appelés «anomos», risquent une lobotomisation hormonale ou la «chute».

            Au fil des chapitres, dans lesquels les trajectoires des personnages s’entremêlent au gré des promenades nocturnes et de la mobilité sociale, l’auteur dépeint un panorama sociétal contre-utopique où les défaillances sous-jacentes du système surgissent, entre imperméabilité individuelle au conditionnement psychologique, caractère récessif après l’évolution génétique et crise de foi monadiale.

            Dans un contexte d’écriture où la surpopulation représente une menace, comme l’ont souligné Soleil vert (1966) d’Harry Harrison et Tous à Zanzibar (1968) de John Brunner, Robert Silverberg exploite cette thématique, non pas sous l’angle du déséquilibre dystopique population / ressources comme dans les œuvres précitées, mais plutôt selon un paradigme anthropologique - comme Brian Aldiss dans sa novella La Tour des Damnés (1968) reprenant l’organisation socio-architecturale - en montrant l’évolution de l’espèce et l’absorption de l’individu par le groupe au service de l’harmonie collective.

            En luttant contre le besoin et la possibilité de découvrir le monde extra-monadial et en supprimant le libre-arbitre, la contemplation et le droit de disposer de son corps, l’architecture et l’organisation de la monade refusent à l’individu toute quête à la fois extérieure et intérieure. Le collectif de la monade, comme métaphore architecturale, biologique et sociale du concept philosophique de la monade en tant qu’unité, devient un et tout, et prévaut sur la spiritualité et le bien-être individuels, comme dans les œuvres critiques des systèmes concentrationnaires comme Nous autres (1924) d’Eugène Zamiatine ou encore 1984 (1949) de George Orwell.

            Œuvre spéculative sur la gestion de la (sur)population, Les Monades urbaines se distingue surtout par sa prise de position humaniste en montrant l’individu digéré par l’organisation socio-architecturale et fragilisé dans son intégrité intérieure et extérieure. En dépeignant un univers totalitaire avec l’éveil difficile du libre-arbitre et des échappatoires individuelles problématiques, Silverberg met en relief les mécanismes politiques, socio-psychologiques et dans une certaine perspective biologiques, d’une aliénation physique et mentale.

           

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