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Des larmes sous la pluie, Rosa Montero (2011)

Publié le par F.

       Traduit chez les éditions Métailié deux ans après la parution originale espagnole, Des larmes sous la pluie de Rosa Montero s'inscrit dans le sillage de Blade Runner par les références intertextuelles empruntées et les les thématiques abordées.
       XXIIe siècle, États-Unis de la Terre. Bruna Husky, techno humaine de combat et détective à son compte, enquête sur les meurtres perpétrés par des replicants qui se donnent la mort violemment juste après avoir commis leur crime. Dans un climat de cybersurveillance et sous le règne invasif de l'image et de la publicité, le lecteur découvre une société en pleine déliquescence écologique et marqué par le délitement du lien social comme le montrent les rapports des archives centrales retraçant l'histoire et l'évolution sociétale et technologique, et les relations tantôt de défiance, tantôt de haine entre les humains, les techno-humains, les mutants et les extraterrestres. L'enquête de Bruna, aidée de son ami archiviste Yiannis, de l'inspecteur Lizard et du mémoriste Nopal, la mènera à remonter une filière d'implants mémoriels pirates sur fond de remous idéologiques et politiques. Car une haine spéciste s'élève, soulignée par la fureur anti-techno qui agite la ville, par les prises de position des suprématistes humains et relayée par la modification diffamatoire des archives centrales des États-Unis de la Terre à l'encontre des techno-humains.
       Rosa Montero signe ici un thriller d'anticipation qui emprunte certes tous les topoi du roman cyberpunk – intelligence artificielle, frontières brouillées entre virtuel et réel, développement hypertrophique des nouvelles technologies, sururbanisation, technologisation du vivant, humanisation des machines...-, mais nous offre surtout une œuvre d'une intelligence remarquable sur l'identité et la relation à l'autre, à travers les doutes et les souffrances de la protagoniste, bien que replicant.
       La mémoire, comme partie intégrante de l'identité, - naturelle, implantée, altérée, effacée, écrite et collective – est au centre du récit et conditionnera le rapport à l'autre et à soi. Plus enfouie que les désordres physiques visibles chez les êtres mutants et que les tatouages techno-corporels, la mémoire forme ce creuset protéiforme dans lequel sont cristallisées les problématiques identitaires, les dérives manipulatoires. Et à mesure que Bruna récolte les indices, à mesure qu'elle recompose le puzzle de son appartement, l'enquête aux répercussions sociétales et les questionnements de la détective tendent à se résoudre en parallèle des relations interpersonnelles d'une part qu'elle tisse et explore avec les autres personnages et d'autre part du compte à rebours qui lui rappelle son obsolescence programmée et mortelle.
       Servi par une écriture sensible, fourmillant de détails spéculatifs, et un scénario d'anticipation sous les favorables auspices de Blade Runner, avec une pluie continuelle entre hommage au replicant Roy Batty et symbolique d'une renaissance, Rosa Montero nous livre, avec Des larmes sous la pluie et la première enquête de Bruna Husky, une réflexion sur l'identité, la condition humaine, l'autre et le libre-arbitre, à travers le rejet de la haine spéciste, déclinaison générique d'une haine raciste, et celui de l'autoritarisme nourri par la peur, la manipulation et l'instrumentalisation.

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