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Tau Zero, Poul Anderson (1970)

Publié le par F.

Seize ans après la parution de Barrière mentale (1954) et y avoir exploré les limites d'une intelligence humaine démultipliée, Poul Anderson sonde cette fois-ci dans le roman Tau Zero l'infinitude de l'espace et du temps.
Au XXIIIe siècle, après avoir frôlé l'extinction de l'espèce humaine suite à un conflit nucléaire mondial, la communauté internationale, dirigée par l'omniprésente diplomatie suédoise, organise une expédition scientifique de colonisation à destination du système Beta Virginis, à trente-deux années-lumière de la planète Terre. L'équipage, constitué de vingt-cinq hommes et de vingt-cinq femmes, astronavigateurs, astrophysiciens, biologistes, planétologues... embarquera sur le Leonora Christina, un vaisseau propulsé par un moteur Busard capable d'atteindre en réduisant le facteur tau une vitesse proche de celle de la lumière en puisant l'hydrogène présent dans l'espace.
Dès les premières pages, en appréhendant les motivations des différents membres de l'équipage entre aventure scientifique et désir de fuir une Terre déshumanisée et en proie aux conflits, le lecteur prendra la mesure d'un récit à la fois mu par une rigueur scientifique que mettra en relief par ailleurs la postface signée par l'astrophysicien Roland Lehoucq, et transporté par une réflexion métaphysique sur l'homme dans son rapport à l'univers, au temps et à l'autre.
En effet, les cinq années, en temps vécu, de voyage s'avèrent déboussolantes : les relations personnelles seront émoussées par le jeu de tensions aux origines diverses, l'individu devra lutter et se garder d'une folie sous-jacente liée à la perte de repères, l'équipage devra prendre conscience et assumer son orphelinage à l'égard d'une humanité et d'une planète longtemps disparues en temps universel. Tau Zero est le récit de l'entreprise de l'essaimage de l'espèce humaine mais surtout celui d'une fuite en avant vertigineuse entre vide et galaxies, entre vie et mort, remettant en question les limites de l'homme.
Un accident de navigation dû à un impact avec une nébuleuse mènera le Leonora Christina au naufrage temporel et spatial, en une accélération exponentielle allant de pair avec le rythme narratif.
Les cinquante membres de l'équipage, tels les cinquante Argonautes, poursuivront leur voyage initiatique. L'épreuve de la nébuleuse et le voyage dans les quanta et les phénomènes cosmiques inscrivent leur quête dans un univers dématérialisé, quasi spirituel vers une apothéose entre révélation et cycle immortel de la vie.
Le voyage cosmique se fait cosmogonique et l'homme fait l'expérience intime du divin. La quête du Leonora Christina, à la persévérance héritée du personnage historique éponyme, s'achève loin du méprisable genre humain des premières pages et renoue l’œuvre avec les soubassements mythologiques, quant aux mythes fondateurs de la naissance de l'humanité, jalonnant Tau Zero.
Entre sense of wonder et hard SF, Tau Zero de Poul Anderson réutilise le matériau de l'arche stellaire, rappelant les œuvres telles que Croisière sans escale (1958) de Brian Aldiss, Les Orphelins du Ciel (1963) de Robert Heinlein ou bien Pour une autre Terre (1965) de A.E. Van Vogt, et les perspectives métaphysiques et cosmologiques de 2001, l'Odyssée de l'Espace.
Reposant sur de solides théories scientifiques, l’œuvre de Poul Anderson explore, en un bouleversement ontologique et cosmique, les limites de l'être humain, et l'on en vient à penser aux mythes d'Adam et Eve, de Lif et Lifthprasir, et, faisant fi du paradoxe de Fermi, au couple d'Elea et Paikan de La Nuit des Temps (1968) de René Barjavel.

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