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Le Mur invisible, Marlen Haushofer (1963)

Publié le par F.

Récurrents en littérature et au cinéma, de Jean-Paul Sartre à Stephen King en passant par Luis Buñuel, les topoï du huis clos et du mur invisible permettent de créer un contexte propice aux révélations de l'essence humaine et du rapport à l'autre.
Dans le roman de Marlen Haushofer, Le Mur invisible, publié en 1963, la protagoniste se retrouve prisonnière d'un vaste dôme translucide et infranchissable apparu en pleine nuit au milieu des Alpes autrichiennes. Alors que s'éveille la prise de conscience d'une solitude et de tous ses enjeux, la femme prend la mesure d'une catastrophe planétaire, due à l'essai supposé d'une arme d'une nouvelle génération, dans le contexte, explicite dans le texte, de la menace opposant les deux blocs de la Guerre Froide.
Passé le postulat post-apocalyptique qui forme au demeurant les conditions d'une situation philosophiquement suggestive, le roman se présente comme le récit à la première personne d'une survivante isolée, à l'abri derrière un mur invisible laissant apparaître de l'autre côté du limen les dépouilles pétrifiées des victimes, vestiges d'une violence non contrôlée et d'une civilisation éteinte.
Le lecteur suit ainsi l'expérience intime d'une solitude, d'une peur et le sursis d'une existence aux prises avec la faim et l'hiver des Alpes autrichiennes. Les travaux des champs, ceux à l'étable et au chalet rythment le quotidien inconfortable de la narratrice qui ressent le besoin, comme pour éloigner folie et animalité, de retranscrire sur papier ses souvenirs, procédé que reprendra en 2002 Jean-Pierre Boudine dans son roman Le Paradoxe de Fermi. C'est donc assez paradoxalement que le lecteur suivra l'épanouissement sans contrainte de la narratrice dans un espace clos, et si la réflexion sur l'altérité, la société et la liberté est constante, le texte révèle au fil des événements la libération certaine d'une femme qui se réapproprie un monde trop longtemps dirigé par les hommes.
L'écriture sans chapitre de Marlen Haushofer plonge le lecteur dans la répétition des tâches quotidiennes, dans la difficulté d'une survie, dans une expérience du temps différente de celle de la société passée et basée sur le découpage artificiel des horloges, et, à mesure que la nature semble reprendre ses droits de l'autre côté du mur, l'auteur distille des éléments qui insufflent un rythme et tiennent en haleine le lecteur jusqu'au dénouement incertain qui dépassera les limites de la dernière page.
Utilisant le matériau de la catastrophe et de l'espace clos, Marlen Haushofer met en récit le monologue d'une femme, entre pensées et éveil de sensations, et en relief une condition féminine luttant contre des menaces de plusieurs formes. Plus de cinquante ans après sa parution originale, Le Mur invisible nourrit encore la réflexion sur une société violente, artificielle, et aliénante en livrant le témoignage universel de la survie solitaire d'une femme qui fait l'expérience difficile et limitée d'une liberté retrouvée.

 

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