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Shikasta, Doris Lessing (1979)

Publié le par F.

Plus de trente-cinq ans après la première traduction française de Shikasta par Paule Guivarc'h aux éditions du Seuil, La Volte réédite en 2016 le roman de Doris Lessing. Si l'auteure, Prix Nobel de Littérature en 2007, nous est familière pour Le Carnet d'Or (1962) ou encore Le Cinquième Enfant (1988), il n'en reste pas moins que le Cycle Canopus dans Argo : Archives initié par le roman Shikasta : Documents personnels, psychologiques et historiques relatifs à la visite de Johor (George Sherban), émissaire de rang 9, le 87e de la Période des Derniers Jours reste injustement méconnu et devrait intéresser tout lecteur, passionné ou non de science-fiction, étant donné que ce qui relève du genre est abordé, comme dans grand nombre de romans d'anticipation, sous l'angle humaniste et social.
Le lecteur suit ainsi les rapports et les analyses de Johor, observateur de Canopus en mission sur Rohanda. Nous découvrons alors, au fil de ses notes socio-psychologiques et historiques, une planète fertile, soumise aux expériences scientifiques des planètes Canopus et Sirius. La nature y devient généreuse, l'intelligence s'y développe et les différentes espèces introduites par les observateurs pour enrichir le patrimoine de la planète s'adaptent parfaitement aux espèces indigènes. La description, sur plusieurs millénaires, de la vie sur Rohanda témoigne à la fois d'une utopie naturelle, où les hominidés vivent en harmonie avec leur biocénose et leur biotope, d'une utopie sociale, où le comportement des individus s'articule avec leur société comme en témoignent les structures architecturales et réflexives, d'une utopie interplanétaire indiquée par la symbiose vibratoire unissant les différents systèmes de l'Alliance canopéenne.
Mais un désalignement des astres combiné à l'apparition d'une maladie traduisant l'influence néfaste de la planète Shammat menaceront cette harmonie collective. Les rapports de Johor mettront en évidence les premières dissonances, les premiers sursauts d’agressivité et de désobéissance à l'équilibre de Canopus. Avec le délitement du paradis décrit précédemment, les hominidés de Rohanda connaîtront alors la souffrance, la maladie et la folie.
A travers le récit de cette expérience de dégénérescence et d’errements, le lecteur reconnaît alors les épisodes de l'Ancien Testament (le Déluge, l'Exode, les Commandements, La Tour de Babel...) et les interventions des observateurs canopéens auprès des hommes se révèlent être celles des prophètes diffusant la loi de Canopus / la loi de Dieu. Rohanda, devenue Shikasta la planète en perdition dans les rapports de Johor, se révèle être la Terre pour le lecteur et l'Ancien Testament les traces mémorielles d'une époque lointaine où les observateurs canopéens s'efforçaient de résoudre la crise shikastienne en luttant contre l'individualisme, l'oppression, les excès d'une société...
Après avoir démêlé le fil mystérieux de l'origine divine des mythes fondateurs, le lecteur prendra la mesure, au gré des différentes visites de Johor sur Terre, de la critique de notre société en fracture avec les lois canopéennes de tolérance, d'harmonie et de partage. Les rapports, présentant la situation de la société et de la planète au cours du XXe siècle et bien après avec l'avènement d'une crise mondiale systémique, font le réquisitoire d'un monde décadent, individualiste et suicidaire dont les origines exogènes d'un éventuel salut mettent en relief l'humilité de l'espèce humaine.
C'est l'histoire et le devenir de l'humanité que Doris Lessing met en récit dans son roman Shikasta entre odyssée hagiographique revisitée, critique des comportements humains et destin d'une planète sous le jeu d'influences supérieures. Rappelant la science-fiction humaniste du Cycle de l'Ekumen d'Ursula Le Guin et annonçant celle davantage démiurgique du Cycle Helliconia de Brian Aldiss, le roman Shikasta, servi par une écriture d'un seul souffle, fait le procès mesuré et étiologique d'une humanité somme toute bien modeste.

 

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