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La Neige de Saint Pierre, Leo Perutz (1933)

Publié le par F.

      Réédité en 2016 par les éditions Zulma, La Neige de Saint Pierre, écrit par Leo Perutz en 1933, s'ouvre sur le réveil post-traumatique du narrateur qui reprend connaissance, après une période de coma, à l'hôpital d'Osnabrück en mars 1932.
 
     Dès les premières pages du récit, comme une diagonale de lecture, la frontière entre réalité, semi-conscience et imaginaire paraît poreuse. Le narrateur, Georg Friedrich Amberg, semble malmené entre ses rêves, ses souvenirs et les dires du personnel médical réfutant le vécu du narrateur.
 
     Dès lors, le partage des derniers événements constituant la suite du récit apparaît au lecteur comme une intrigue reposant sur l'enquête introspective et le mystère où les souvenirs remontant à la surface de la conscience du narrateur forment autant d'indices que le lecteur tentera de mettre en correspondance.
 
     Comme dans son roman Le Maître du Jugement dernier (1923) reposant également sur une intrigue hallucinatoire et à la lisière du fantastique, Leo Perutz place au centre du récit un personnage d'inspiration scientifique, comme pour donner le poids de la raison et de la rigueur aux événements troublants vécus et à l'auto-analyse qui en est faite. Dans La Neige de Saint Pierre, le narrateur est un jeune médecin engagé par le Baron Von Malchin pour soigner la population du village de Morwede en Westphalie.
 
     Leo Perutz joue alors habilement avec les codes du fantastique pour mettre en place une atmosphère étouffante et délétère : l'arrivée du médecin au village est embuée d'un épais brouillard, l'engagement motivé dans le texte par des raisons économiques semble sceller un pacte avec le diable, le thème du double est omniprésent et ponctue le récit d'une dialectique tiraillée entre rêve hallucinatoire et réalité, les chapitres et les personnages s'enchaînent dans un décor nocturne comme autant de tableaux oniriques semblant abuser le jeune médecin. Ce dernier sera ainsi informé des expériences scientifiques du Baron Von Malchin au sujet de la culture d'un champignon céréalier agissant comme une drogue capable de susciter collectivement l'extase religieuse. Le Baron Von Malchin, désireux d'exalter un renouveau de la foi sur ses terres, mettra son plan à exécution selon un véritable projet de manipulation de masse.
 
     Si le parallèle avec le régime nazi sévissant sur les foules au début des années 1930 apparaît clairement et expliquera la censure du roman de Leo Perutz en Allemagne dès sa parution, le lecteur appréciera dans l'impossible résolution de l'intrigue les réflexions autour de la foi, du pouvoir et du délitement de la société à travers les troubles du personnage-narrateur et l'alarmante nébuleuse idéologique contextuelle incarnée par les différentes forces du récit.
 
     De la même manière que dans son roman Le Maître du Jugement dernier (1923), Leo Perutz tisse, dans La Neige de Saint Pierre, une tension dramatique énigmatique en jouant sur la perception du personnage central et celle du lecteur dans un monde instable et aux contours mouvants. Selon une esthétique qui rappellera les futurs textes de Ph. K. Dick, Leo Perutz nous entraîne dans un récit inquiétant et déroutant sur la manipulation de l'individu et les égarements d'une société post-moderne et totalitaire.

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