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Argentine, Joël Houssin (1989)

Publié le par F.

      Auteur au début des années 80 de la série Le Dobermann, Joël Houssin signe avec Argentine (1989), lauréat de l'ultime édition du prix Apollo en 1990, un récit percutant entre techno-thriller et roman de science-fiction.
     Violence d'une écriture âpre et violence des descriptions se mêlent pour dépeindre un futur étouffant. L'atmosphère de la ville est irrespirable, le bruit du Démolisseur omniprésent, les habitations sont insalubres et regorgent de blattes au patrimoine génétique variant d'une année sur l'autre, la milice assure une étroite surveillance pour le compte du Contrôleur à la tête d'un régime totalitaire, la population doit attendre l'ouverture hebdomadaire du centre commercial pour acheter des denrées avariées, les drogues aux propriétés surprenantes pullulent sur le marché noir et offrent une alternative délétère aux prétendus médicaments et tranquillisants distribués gratuitement.
     La ville – cerclée d'un désert infranchissable et parsemé de corps qui ont tenté de s'évader et surveillé par de grands dirigeables noirs – déshumanise chacun des personnages, comme le montrent l'onomastique figurant un bestiaire, la folie tentaculaire s'emparant des hommes et la présence de drones et d'androïdes télépathes gérant la masse miséreuse et maintenant les inégalités sociales et l'apartheid entre population désœuvrée et quartiers aisés.
      C'est dans cet univers asphyxiant rappelant ceux d'Equilibrium et de Soleil Vert que le lecteur suivra Diego, ancien chef de bande, qui reprendra ses activités en solitaire entre mafias proches du régime en place et guerres de gangs. Entraîné dans une guerre civile où la destruction d' "Argentine" renvoie à la décrépitude de ses habitants, le lecteur découvrira les expériences scientifiques de laboratoires clandestins, les personnages doubles du vieil aveugle et d'Aurora incarnant la conscience d'une survie à la fois insurrectionnelle et absurde, et le danger imminent d'une vague temporelle artificielle laissant dans son sillage mort et délabrement.
      Si le roman de Joël Houssin servi par une écriture sans concession fourmille d'idées science-fictionnelles, entre cité carcérale intergénérationnelle, détraquement de l'espace-temps et projet techno-scientifique, Argentine charrie surtout un sens politique fort, catalysé par un récit où finitude, violence et mort constituent les conditions de l'existence humaine. Dans un univers sclérosé et géré, s'apparentant à une Suburre des temps futurs, Diego fera l'expérience du choix et de la lutte, entre la menace du souffle temporel et l'échappatoire d'un désert rédempteur. Trente après sa parution, le vernis dystopique d'Argentine s'écaille de plus en plus pour extirper le lecteur de son confort et l'éveiller ainsi aux enjeux d'une société technocrate et liberticide.

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