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Notre Ile sombre, Christopher Priest (1971-2011)

Publié le par F.

Notre Ile sombre, Christopher Priest (1971-2011)

Écrit originellement en 1971 et remanié sur quelques détails en 2011, l'œuvre de Christopher Priest intitulée Notre Ile sombre met en récit l'arrivée massive en Grande-Bretagne de migrants africains forcés de fuir leur continent. Si l'avant-propos rédigé par l'auteur lui-même dans la dernière édition précise le contexte de 1971 motivant le sujet du roman (violences et chaos en Irlande du Nord et migrations des Indiens de l'Afrique vers le Royaume-Uni à la suite de l'apparition de régimes dictatoriaux en Afrique), le lecteur du XXIe siècle saura trouver dans Notre Ile sombre un récit en écho avec l'actualité et les effets de la géopolitique sur les populations.

Construites autour des souvenirs du personnage-narrateur, Alan Whitman, les différentes parties du récit entremêlées présentent la crise internationale, depuis le désastre humanitaire en Afrique, entre guerre de ressources naturelles et conflit nucléaire, jusqu'à l'exode de millions de réfugiés en Angleterre.

Les paragraphes s'enchaînent, les contextes temporels s'enchevêtrent, et la (dé)construction narrative de Notre Ile sombre, pouvant rappeler la technique du cut-up dans Le Festin nu (1959) de William Burroughs entre divagations allégoriques et transe hallucinatoire ou encore la narration dyschronologique des chapitres du roman de Stéphane Beauverger Le Déchronologue (2009), accentuant le désordre temporel à la base du récit, met en relief dans le roman de Christopher Priest non seulement la notion de chaos social mais aussi le basculement brutal d'atmosphères entre confort et conflit.

Sans perdre le lecteur, le procédé utilisé par l'auteur permet de susciter l'activité suggestive, de percevoir l'évolution du personnage d'Alan Whitman dont les caractéristiques décrites le désignent a priori progressiste, et d'appréhender la gradation de la violence et la tension d'une situation devenue complexe comme le souligne l'utilisation pluri-référentielle du terme « réfugié » caractérisant tantôt la population africaine contrainte de fuir, tantôt la population britannique victime de la guerre civile.

Des groupes de défense civils se forment, des comités sympathisants s'organisent, des milices et des groupes sécessionnistes voient le jour, la loi martiale accroit les pouvoirs et les droits des forces de l'ordre, les organisations humanitaires interviennent sur le sol britannique, des pays en conflit arment depuis l'étranger les différents groupes paramilitaires pro et anti-réfugiés... Les événements et le délitement de la société, rappelant Journal de Nuit (1993) de Jack Womack, rendent problématiques les gestes du quotidien d'Alan Whitman, pour finalement conduire ce dernier dans un état d'insécurité permanente.

Christopher Priest gomme ainsi la médiation par la radio et la télévision de l'actualité dramatique sévissant à l'étranger en internationalisant la crise humanitaire et brouillant expérience personnelle et sort public, comme le montrent les échos entre la situation de la société britannique et celle de la vie familiale d'Alan Whitman.

Récit de la chute d'un pays et des conséquences des décisions politiques, Notre Ile sombre percute le lecteur par le traitement à la fois global et personnel de la crise humanitaire. Le roman de Christopher Priest, entre mise à distance de l'agressivité raciste et présentation des limites concrètes des associations humanistes, montre le caractère implacable d'une catastrophe dans laquelle l'homme, tiraillé entre ses contradictions, y est malmené et fait l'expérience expiatoire de la survie au quotidien.

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