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Barrière mentale, Poul Anderson (1954)

Publié le par F.

       Publié dans un premier temps sous forme d'épisodes dans une revue, le roman Barrière mentale de Poul Anderson, paru en volume en 1954, aborde le thème de l'intelligence.
 
       A la suite d'un phénomène électromagnétique d'origine cosmique, ayant exalté l'activité neurologique, les capacités cognitives de l'espèce humaine ont considérablement augmenté. Dès les premières pages, le lecteur suit ainsi un enfant capable de mener des raisonnements poussés et un adulte mentalement déficient se découvrir une aisance nouvelle dans ses cheminements réflexifs. De la même manière, chacun voit son potentiel intellectuel décuplé. Mais ce qui semble apparaître dans un premier temps comme une aubaine pour l'humanité est rapidement remis en question. Ainsi, si le phénomène cosmique a altéré l'intelligence humaine, les capacités cognitives des animaux se sont également développées. Les animaux domestiques se rebellent, s'opposent aux hommes de manière violente en fomentant des stratégies à la limite de la prédation.
 
       De la même manière, la société tend à s'effondrer par la remise en question des lois et de l'ordre social. Certaines fonctions professionnelles d'utilité publique sont abandonnées, une crise économique globale paralyse les pays, des troupes militaires se mutinent... Des situations de conflit éclatent, des attaques nucléaires se produisent de par le monde et le chaos, à échelle collective, montre la distance effective entre intelligence et raison. Si les capacités intellectuelles individuelles s'accroissent, la situation collective est proche de la guerre civile et mondiale. Si Poul Anderson met en relief une intelligence inouïe, les préjugés, les tensions et les passions persistent ou s'accentuent, et l'auteur remet ainsi en question les caractéristiques de l'humanité reposant sur l'intelligence. D'autant plus que les capacités humaines sont également fortement malmenées, dans leur déclinaison individuelle cette fois-ci, avec quelques personnages en proie à la folie en éprouvant des difficultés d'adaptation à cette intelligence hors-norme. Car le monde se transforme : les sensitifs utilisent leur nouveau potentiel, les hommes deviennent télépathes, les dialogues courants renferment un intertexte philosophique, l'intelligence devient aussi physiologique en permettant au cerveau de contrôler les réflexes anatomiques du corps humain comme le saignement.
 
       Le récit met en scène plusieurs niveaux de bouleversements : psychologique, sociétal mais aussi sur le plan écosystémique, avec un contrat tacite avec la faune, et sur le plan cosmique, avec l'exploration de l'univers et de nouvelles découvertes qui remettent en jeu la définition de l'humanité entre immensité du monde et humilité de l'homme. Il faudra paradoxalement attendre le suicide neurologique du personnage de Sheila et les errements du vaisseau spatial Sheila, comme en écho à l'exploration intérieure du personnage éponyme, pour comprendre les caractéristiques ontologiques de l'homme et ce qui fonde l'humanité.
 
       Écrivant en plein contexte de la Guerre Froide et de ses craintes, Poul Anderson, dans un jeu de va-et-vient entre individuel et collectif, psychologique et physique, local et cosmique, offre au lecteur une aventure cognitive et métaphysique mettant en relief la conscience de la vacuité de l'existence humaine et le rapport dichotomique entre bonheur et intelligence. Si l'évolution de l'intelligence paraît néfaste, postulat que reprendront en outre Daniel Keyes dans son roman Des Fleurs pour Algernon (1966) et Jean-Pierre Boudine dans Le Paradoxe de Fermi (2002), Poul Anderson mettra en évidence, en parallèle de l'avènement d'une nouvelle espèce humaine et de son intellect mécanisé, la nécessaire part de rêve, de sensibilité et d'humilité propre à l'humanité.

 

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