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Nous autres, Eugène Zamiatine (1920)

Publié le par F.

Nous autres, Eugène Zamiatine (1920)

Marqué par la dérive totalitaire du régime bolchevique à la suite de la Révolution russe d'octobre 1917, Eugène Zamiatine écrit en 1920 Nous autres, roman contre-utopique alarmant, annonçant Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley (1932), 1984 de George Orwell (1949) et Un Bonheur insoutenable d'Ira Levin (1970).

Le narrateur, nommé D-503, est un des ingénieurs responsables de la construction de l'Intégral, vaisseau spatial qui aura pour mission d'explorer les autres planètes du système solaire. A ce titre, une publication parue dans le Journal international exhorte les citoyens, appelés «numéros», à rédiger des proclamations, des odes, des traités à la gloire de l'État Unique et du Bienfaiteur, en vue d'apporter le bonheur aux habitants des autres planètes.

C'est dans cette perspective que D-503 commencera à écrire Nous autres, notes personnelles permettant par là-même au lecteur de découvrir les mécanismes totalitaires du bonheur obligatoire orchestré par l'État Unique. La société y est fortement encadrée par un système de contraintes qui, aux yeux de D-503 en début de rédaction, relève d'une beauté mathématique, d'une esthétique de la raison et de l'obéissance absolue. L'emploi du temps de chaque journée est fixé, les allées et venues des numéros, identifiés par une plaque par-dessus leur uniforme monochrome, sont contrôlées, la musique et les annonces préparées par l'État Unique rythment les pas dans des rues parfaitement quadrillées.

L'individu, ainsi que sa vie privée, y sont niés : les mêmes vêtements pour tous, aucun patronyme, les murs et les plafonds des habitations sont faits en verre, dévoilant à tous ce que chacun fait. Les rideaux ne sont permis uniquement pour les ébats sexuels, aux heures prévues et selon un système d'inscriptions et de tickets. L'homme non seulement est nié en tant qu'individu, mais s'apparente de plus à une machine. Le nom des numéros, les exercices tayloristes, l'étouffement du «je» dans le «nous», les mécanismes totalitaires régissant le collectif réifient les personnages en une logique de gestion de masse et de surveillance absolue.

Mais Nous autres forme le récit d'une prise de conscience. Si D-503 vante dans un premier temps la rigueur collective, l'harmonie mathématique de l'architecture, les rapports humains et le temps normés, assurant ainsi le bonheur, la rencontre avec une femme, nommée I-330, remettra en cause la logique euclidienne de l'État Unique et de ses Gardiens. A mesure des pages, les notes personnelles de D-503 deviennent confessions, l'expression d'un moi, s'arrachant du nous, qui se découvre et explore les espaces invisibles comme son intériorité ou le territoire au-delà du Mur vert sur lequel vivent les Mephi.

Face au poids du contrôle social et à celui de la chirurgie opératoire de l'État Unique destinée aux déviants, les troubles et les symptômes de la maladie de D-503 sont naissance de l'âme et du sentiment amoureux, contemplation de la poésie du monde, de la lumière du jour et de la nature.

Mettant en récit l'écrasement du pouvoir manipulateur et l'annihilation du libre-arbitre, Eugène Zamiatine livre dans Nous autres un texte à la fois lyrique et oppressant sur la relation entre l'État et l'individu, sur les mécanismes totalitaires et technocrates liberticides, sur la prise de conscience d'une nécessaire révolution incessante que relaieront, dans le sillage de l'écrivain russe, des auteurs comme Aldous Huxley, George Orwell, Ira Levin, mais comme aussi plus récemment Alain Damasio ou Boualem Sansal.

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