Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le Paradoxe de Fermi, Jean-Pierre Boudine (2002)

Publié le par F.

Le Paradoxe de Fermi, Jean-Pierre Boudine (2002)

Réédité en 2015 dans une version révisée par l'auteur dans la collection «Lunes d'Encre» aux éditions Denoël, Le Paradoxe de Fermi, initialement paru aux éditions Aléas en 2002, se présente comme un récit anticipatif à l'actualité troublante.

Sous la forme d'un récit-témoignage, le roman de Jean-Pierre Boudine présente le délitement de notre civilisation à la suite de troubles socio-économiques. Si le lecteur est accoutumé aux récits dystopiques décrivant l'effondrement de la société à la suite d'une épidémie (Les Hommes protégés, R. Merle, 1974 ; La Peste écarlate, J. London, 1912...), d'une catastrophe technologique (Ravage, R. Barjavel, 1943 ; Malevil, R. Merle, 1972...), d'un bouleversement écologique (Continent perdu, N. Spinrad, 1970 ; Exodes, J.M. Ligny, 2012...), ou d'un phénomène extraterrestre (Le Jour des Triffides, J. Wyndham, 1951...), il est intéressant de suivre le récit d'un chaos mondial à la suite d'une crise systémique : situation géopolitique, effondrement de l'économie mondiale et de la monnaie, faillites en chaîne...

Le narrateur, Robert Poinsot, retranché dans les Alpes, livre ainsi les mécanismes socio-économiques renforcés par le jeu de la mondialisation et celui des intérêts géopolitiques, qui ont conduit à la fin de la civilisation. L'écriture se fait alors cathartique, entre résilience et sursaut d'humanité dans un contexte marqué par le chaos et la survie contre les hordes sauvages. Robert Poinsot, ancien chercheur en biologie animale, spécialisé sur les insectes sociaux et la dynamique des populations, semble ainsi le narrateur indiqué pour rendre compte des mécanismes et des réactions en chaîne et pour laisser une trace écrite au sujet de la fin de la civilisation. L'écriture est factuelle, presque chirurgicale, comme pour mieux rendre à la fois une humanité en perdition et l'implacable processus automatique du renversement sociétal.

La narration alterne les passages de survie de Robert Poinsot et les souvenirs du bouleversement ; l'œuvre se pare ainsi d'une dynamique, d'une fuite en avant double que le lecteur, impuissant, pourra mettre en écho avec le contexte actuel. La violence se fait omniprésente : violence d'une société qui s'effondre avec des scènes de destruction, de prédation et violence d'une nature, des intempéries contre lesquelles le narrateur doit apprendre à lutter. Entre, d’une part, récit-témoignage participant de la mémoire collective, topos des récits post-apocalyptiques comme dans Un Cantique pour Leibowitz de W.M. Miller (1960) et largement décliné dans Le Paradoxe de Fermi, et, d’autre part, défiance vis-à-vis des autres individus, Jean-Pierre Boudine illustre assurément le caractère ambivalent de l'homme. L'humanité apparaît mutilée dans le texte par la narration du nouvel état sauvage, par l'évanouissement des capacités émotionnelles et artistiques, et par la réflexion filée sur l'intelligence humaine, entre progrès technologique et faillite sociale, perçue comme écocide et réponse cyclique et babélienne au paradoxe énoncé par le physicien Fermi au milieu du XXe siècle.

Comme souligné dans la postface de Jean-Marc Lévy-Leblond parue dans la deuxième édition de 2015, le roman de Jean-Pierre Boudine marque assurément par son actualité et les mécanismes d'une crise systémique mettant fin au concept de village global. En immergeant le lecteur dans un récit post-apocalyptique ancré sur des faits communs comme la crise des subprimes de 2008, Jean-Pierre Boudine, dans le sillage des romans écofictionnels cités plus haut, nous livre un texte qui, en dénonçant les dérivant inégalitaires du capitalisme, donne à réfléchir sur le progrès technique et sur l'intelligence humaine comme limites civilisationnelles.

Commenter cet article