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La Forêt de Cristal, J.G. Ballard (1966)

Publié le par F.

La Forêt de Cristal, J.G. Ballard (1966)

Écrit au milieu des années 60, La Forêt de Cristal est l'une des quatre Apocalypses mises en récit par Ballard avec Le Vent de nulle part (1962), Le Monde englouti (1962) et Sécheresse (1965).

Nous suivons dès les premières pages l'arrivée du docteur Sanders à Port Matarre situé au Cameroun. Ce village fluvial marque une étape pour Mont Royal où se trouve la léproserie dirigée par un confrère et sa femme qui fut d'ailleurs la maîtresse de Sanders. Intrigué par une lettre de cette dernière, Sanders découvre à Port Matarre un clair-obscur ambiant, une atmosphère étrange et diffuse comme si la lumière du jour était absorbée, sans être réfractée, par la forêt environnante. Les descriptions quasi picturales offrant en outre un parallèle avec L'Île des Morts, tableau peint par Arnold Böcklin, soulignent cette dévitalisation surnaturelle que le lecteur pourra peut-être rapprocher de la situation d'un pays vampirisé par la politique coloniale précédant de peu le contexte d'écriture.

Annoncé par le titre de la première partie, «L'Équinoxe», La Forêt de Cristal est le roman d'un équilibre précaire : les frontières entre obscurité et lumière sont délavées, la situation politique à Port Matarre marquée par la présence de militaires semble au bord de la rupture, et les personnages du récit, par leurs caractéristiques, semblent également constituer un équilibre rendu instable par les va-et-vient incessants de ces derniers et le jeu de leurs apparitions soudaines ponctuant le récit.

Réussissant à quitter Port Matarre en empruntant la rivière bordant le village, Sanders semble passer d'un monde à un autre. Ici, le nocher se nomme Aragon et ce dernier, bien nommé, aide le personnage central à accéder à un monde remettant en cause le moi et ses perceptions. Le médecin, en route pour Mont Royal, découvre en effet une forêt cristallisée qui ne cesse de s'étendre et qui fige la faune, la flore et les hommes alors pris au piège. La forêt, sous l'éclat d'une lumière polarisée et celui des gemmes, semble être un espace hors-temps entre mort et immortalité.

Si le roman nourrit une réflexion sur la manifestation physique du temps en tant que dimension et sur la perception de différents univers sous l'influence de phénomènes cosmiques, Ballard met aussi les personnages aux prises avec leur intériorité. Comme notamment dans Sécheresse où nous retrouvions les signes d'une quête spirituelle face à la révélation de l'Apocalypse, la forêt paraît former un purgatoire, entre danse macabre des lépreux et transfiguration cristalline. Les personnages sont tiraillés entre leurs différentes aspirations plus ou moins louables et l'espace entre Port Matarre et Mont Royal, aux évocations symboliques et onomastiques opposées, suggère un viatique par lequel les personnages pourront faire leur examen de conscience et épanouir leur moi spirituel.

Descriptions de la nature et intériorité des personnages se répondent et La Forêt de Cristal met en lumière la vanité de l'existence terrestre dans la fatalité d'un phénomène implacable de cristallisation dont les propriétés sublimatoires invitent à se libérer d'une identité temporelle et de ses inclinations physiques pour la quête d'un absolu et une transfiguration du moi.

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