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2084 : la fin du monde, Boualem Sansal (2015)

Publié le par F.

2084 : la fin du monde, Boualem Sansal (2015)

Si, à la fin des années 40, George Orwell décrivait dans 1984 le système totalitaire d'Eurasia et son mécanisme implacable et liberticide, Boualem Sansal, à la manière en quelque sorte des continuations médiévales du Conte du Graal écrit par Chrétien de Troyes, poursuit la description d'un régime manipulatoire, théocratique cette fois-ci, en Abistan. Et l'on pourrait d'ailleurs penser que Sansal, en écho à l'œuvre d'Orwell, place l'épicentre de son récit sur le territoire disputé par les trois blocs (Eurasia, Oceania et Estasia) de 1984 pour critiquer le fanatisme religieux et le contrôle politique, entre construction fictionnelle spéculative et miroir de l'actualité du contexte d'écriture.

A la manière d'un conte philosophique, le lecteur suit ainsi les pérégrinations et les réflexions d'Ati depuis le sanatorium en plein désert où, en convalescence, il vivait reclus, jusqu'à son retour à Qodsabad, capitale de l'Abistan et siège central du pouvoir de l'Abigouv et de l'omnipotence de l'Appareil. Le lecteur découvre ainsi le récit terrifiant d'un système politico-religieux reposant sur la surveillance abusive de la population, sur les mesures coercitives exercées par l'Appareil, sur les restrictions et les quadrillages incessants par le jeu du contrôle social entre les individus dans la lutte commune de l'Ennemi.

La description de ce contrôle social, de la ville tentaculaire et fourmillante de Qodsabad, l'appauvrissement et la manipulation de la pensée par l'Abilang – novlangue de l'Abistan -, la régulation et la gestion calculée des individus donnent une sensation d'étouffement relayée dans le récit par la réécriture de l'Histoire et la négation de la frontière – synonyme d'autres mondes existants – orchestrées par la dictature religieuse.

Espace et temps sont contrôlés, la pensée est conditionnée, notamment par les écritures religieuses qui scandent les dialogues entre les personnages. Et Sansal, à travers le parcours initiatique d'Ati, met en lumière l'éveil d'une conscience par le cheminement du doute mettant à distance l'harmonie collective forcée par le système politico-religieux de l'Abigouv. Et les fouilles archéologiques ainsi que les visites secrètes d'Ati dans certains quartiers ghettoïsés témoignent d'une remise en question d'un temps et d'un espace artificiels et de la relative vérité entretenue par l'Abigouv.

Si Sansal illustre dans 2084 la soumission de l'individu et les dérives du fanatisme religieux comme entité politique, en enrichissant de ce fait les procédés manipulatoires prophétisés dans 1984, il donne bien entendu à réfléchir sur la place et la fonction de la religion et l'équilibre entre individuel et collectif en terme de liberté et de croyance. Les symboles qui jalonnent le récits – objets muséaux du XXe siècle, la découverte de la mer...- forment un contrepoint aux scènes de violence collective et d'ignorance de masse, et autant de points d'ancrage réflexifs pour mettre en relief la nécessité d'une richesse culturelle et d'un éveil intellectuel individuel.

Sur les fondations totalitaires et aliénantes de l'œuvre orwellienne dont il en est la subtile «continuation» théocratique, 2084 de Boualem Sansal met en avant la révolte nécessaire, une révolte intellectuelle contre la temporalité de la soumission et comme mouvement physique vers l'autre. Si, à l'image des œuvres de Camus, celle de Sansal apporte un souffle critique et humaniste, 2084 vise aussi à percuter violemment le lecteur déjà conditionné par les mécanismes d'une léthargie quelle qu'elle soit.

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