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Journal de Nuit, Jack Womack (1993)

Publié le par F.

Journal de Nuit, Jack Womack (1993)

Paru en 1993 chez l'éditeur britannique HarperCollins, Journal de Nuit de Jack Womack se présente comme le journal intime d'une adolescente new-yorkaise âgée de douze ans. Le lecteur découvre ainsi le quotidien de Lola Hart et de sa famille, consigné dans le journal appelé Anne, comme une résurgence d'une époque trouble.

Les réflexions et les préoccupations de Lola occupent les premières pages et concernent le quotidien presque banal d'une adolescente entre sa brillante scolarité dans un collège privé et sa vie dans une famille aisée. Mais par des indices parcimonieusement distillés sous la plume de Lola, Jack Womack dépeint en filigrane une société en pleine déliquescence. En effet, de manière presque anodine, mais renforcée par le regard naïf de la jeune fille sur les événements bruts, le lecteur apprend que des villes américaines brûlent, que la température est excessivement élevée pour un mois de mars, que des maladies ont refait leur apparition...

Mais Journal de Nuit n'est pas le récit d'une écofiction, pour reprendre un terme cher à Christian Chelebourg, présentant la mise à mal de l'homme en tant qu'espèce vivante. L'œuvre de Jack Womack est une anticipation politique critiquant le délitement du lien social, les valeurs d'une société individualiste et l'exclusion marquée par les discriminations de toutes sortes.

En effet, par le prisme de Lola, le lecteur découvre une société engluée dans une crise profonde : des étudiants commettent des meurtres, des SDF meurent immolés, des quartiers brûlent en permanence, les forces armées du gouvernement sont opposées à des émeutiers... L'horreur décrite est amplifiée par les médias cultivant la peur de l'autre, la division, la désinformation, par un gouvernement manipulateur, par des institutions aux pratiques lobotomisantes et par le glissement réaliste des conditions de vie de la famille de Lola dont la situation financière contraint à déménager vers les quartiers pauvres de New-York.

La crise socio-politique prend de plus en plus de place dans le journal de Lola et le lecteur suit la ghettoïsation inéluctable de la famille de la narratrice et le quotidien sordide dans un quartier marqué par l'insalubrité, la misère et la violence. On pense alors à la phrase de Dante, dans La Divine Comédie, «Abandonne toute espérance toi qui entres ici» inscrit sur la porte des Enfers, et la catabase sociale se poursuit implacablement : cercle après cercle, le journal intime nous livre jusqu'au dénouement le récit terrifiant et anxiogène d'une société en perdition.

Les origines des émeutes et de la crise sont éludées et confèrent ainsi au récit une portée universelle que le lecteur pourra transposer depuis le contexte d'écriture et les émeutes de 1992 qui ont eu lieu dans les villes américaines comme Los Angeles, New-York, Seattle...

La tension s'accentue, la société s'enflamme, la marginalisation de Lola se retrouve dans la violence de ses nouvelles relations, dans la violence du processus d'acculturation, dans sa transformation physique et le glissement du vocabulaire retranscrit dans le journal intime. Les scènes paroxystiques s'accumulent et le lecteur devient le témoin du jeu de miroir Lola / société entre violence, exclusion et perte de repères.

Journal de Nuit est une œuvre percutante dénonçant le délitement du lien social et l'évolution individualiste d'une société discriminante. A travers le récit et le cheminement du personnage de Lola, Jack Womack livre une réflexion pessimiste sur une société divisant les hommes, sur les rapports de force cristallisant de multiples formes d'inégalités et de violence et entretenus par les médias, les autorités et les préjugés de part et d'autre.

Véritable dystopie socio-politique, Journal de Nuit, paru en 1993, marque encore par son actualité et par le mécanisme implacable de l'exclusion et de la misère favorisées par les facteurs économiques et sociologiques dans le contexte mouvant d'une crise protéiforme.

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