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Les Dames blanches, Pierre Bordage (2015)

Publié le par F.

Les Dames blanches, Pierre Bordage (2015)

Paru dans la collection «La Dentelle du Cygne» aux éditions L'Atalante en 2015, le roman de Pierre Bordage Les Dames blanches utilise le matériau de l'invasion extraterrestre pour engager une réflexion sur la société et la notion de lien humain.

L'apparition soudaine, ex nihilo, de bulles blanches à la surface de la Terre provoque une angoisse, suscitée tout d'abord par l'origine énigmatique de cette forme de vie, puis par leur multiplication et leur dilatation générale, mais surtout par l'absorption inexpliquée des enfants de moins de quatre ans. Et cette menace contre l'espèce humaine et son biotope s'intensifiera avec l'inefficience des armes et stratégies contre les «dames blanches» imperméables et indestructibles, et avec la perturbation croissante des systèmes de communication et des réseaux, malmenés par l'activité vibratoire et magnétique des bulles.

Les premiers chapitres mettent ainsi en avant la fragilité, l'impuissance et la vanité de l'homme face aux étranges bulles, en jouant sur les images de supériorité et de sens insaisissable, comme dans les œuvres Les Enfants d'Icare (1953) et Rendez-vous avec Rama (1973) d'Arthur C. Clarke dans lesquels les hommes sont renvoyés à leur très relative condition et place dans l'univers.

Le récit, construit sur les destins croisés de personnages et les ellipses temporelles, s'étire sur des dizaines d'années et permet ainsi au lecteur d'apprécier les évolutions de la menace, de la société et des personnages.

Face au danger croissant dû à l'augmentation exponentielle du diamètre et du nombre de «dames blanches», les autorités décident, après plusieurs essais infructueux d'équiper les orphelins de moins de quatre ans d'explosifs afin de détruire les bulles de l'intérieur. Et devant les effets positifs de l'opération sur les cibles, les autorités terriennes, après avoir épuisé le vivier d'orphelins, promulgueront la loi d'Isaac obligeant chaque famille à fournir un enfant de moins de quatre ans pour participer à l'effort de guerre.

Avec l'avènement de la loi d'Isaac dans la société décrite, le roman de Pierre Bordage se teinte des grandes passions des épisodes religieux et mythologiques. L'onomastique symbolique (Arès, Iphigénie, Jason, Pelops, Eris...) et omniprésente dans le récit annonce les sacrifices et les tragédies familiales, tout en réinterrogeant, par la perspective d'un fatum social et du libre-arbitre des personnages, l'humanité dans son rapport au monde, à l'autre et à l'inconnu.

Le roman entremêle les vies des personnages, montre l'évolution totalitaire de la société et le délitement du lien humain renforcé par la menace des «dames blanches», évocations paradoxales de la maternité. Le récit met en exergue les turpitudes des hommes en même temps que les sursauts d'amour filial et de prise de conscience. Et si les desseins des «dames blanches» demeurent longtemps insaisissables, leur présence sera un catalyseur et un révélateur de la fragilité intrinsèque de la nature humaine et de l'incapacité de l'homme à se remettre en question.

L'intelligence de l'œuvre de Pierre Bordage se situe dans l'alternance continue des points de vue des personnages évoluant dans une société déshumanisée par un totalitarisme et une peur auto-mutilatrice dont l'horreur n'est pas sans faire écho aux rites antiques voués à Moloch et aux différentes déclinaisons des fanatismes contemporains.

En utilisant habilement le topos de l'invasion extraterrestre et en jouant avec ses codes, le roman d'anticipation de Pierre bordage, emporté par une écriture fluide et sensible, emmené par son dénouement aux perspectives philosophiques et ontologiques, témoigne certes d'une défiance vis-à-vis de l'ignorance de l'homme et de son incapacité à tirer les leçons du passé, mais surtout, en une réflexion humaniste, de la nécessaire quête spirituelle à l'image du cheminement personnel des protagonistes dans la fuite en avant narrative et implacable du temps et dans le système socio-politique du récit cristallisant les pulsions de violence et la mort que l'humanité s'inflige elle-même.

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