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Galaxies 39. Dossier : Science-fiction du Soleil Levant (janvier 2016)

Publié le par F.

Galaxies 39. Dossier : Science-fiction du Soleil Levant (janvier 2016)

Avec le numéro 39 de janvier 2016, la revue Galaxies nous offre encore une parution de grande qualité avec pour épicentre le dossier «Science-fiction du Soleil Levant» préparé par Denis Taillandier, Tony Sanchez et Julien Bouvard. Annoncé par les articles parus dans les numéros 28 et 31 de Galaxies, concernant d'une part l'historique de la science-fiction japonaise depuis l'ère Meiji jusqu'à nos jours, et d'autre part les échanges et les réflexions lors du 2e symposium international de science-fiction qui s'est tenu au Japon en juillet 2013, le dossier du numéro 39 est d'une richesse et d'une exigence salutaires.

Dans la partie intitulée «L'Imaginaire de la Catastrophe dans la science-fiction japonaise à l'aube du XXIe siècle», Denis Taillandier illustre le fait que la littérature science-fictionnelle japonaise a été marquée par le topos de la catastrophe, de par son histoire, son insularité et les conditions tectoniques problématiques. A partir d'exemples précis d’œuvres, Denis Taillandier décline l'imaginaire de la catastrophe : catastrophe technologique (Akira d'Otomo Katsuhiro, 1982...), naturelle (La Submersion du Japon de Komatsu Sakyô, 1973...), jusqu'à la notion de catastrophe «humaine» avec des œuvres postmodernes qui dépeignent la fragmentation du sujet, la dissolution de l'individu et l'émergence d'une génération en rupture avec la culture traditionnelle et les générations précédentes.

Entre écriture cathartique et réflexions sur les enjeux éthiques et sociaux de l'innovation technologique, la science-fiction japonaise est à la fois manifestation d'une mémoire collective (traumatismes de la 2de Guerre mondiale, ingérence américaine...) et expression d'idéaux universels, à l'image de la nouvelle La Machine à indifférence de Itoh Keikaku.

Cette interrogation de la société et cette instabilité de l'individu seront également explorées dans les autres œuvres de Itoh Keikaku comme Organe génocidaire (2007) et Harmonie (2008) où les biotechnologies participeront de l'aliénation du moi. Gestion-contrôle de la population, système de surveillance médicale intégré au corps humain, système d'évaluation sociale... les œuvres de science-fiction japonaises utilisent fréquemment le matériau des technosciences pour mettre en avant une technologisation du vivant, une posthumanité tendant vers un transhumanisme problématique où la conscience de soi et le rapport social en ressortent fragilisés. En ce sens, le lecteur saura retrouver des résonances de cette technologisation du vivant et des enjeux qui y sont liés à travers les œuvres de Ph. K. Dick, de Paolo Bacigalupi, de Sylvie Denis ou encore de Stéphane Beauverger.

Pour autant, comme le démontre Denis Taillandier, le rôle de l'homme est ambigu, entre porteur de danger endogène et creuset de valeurs, de même qu'innovation technologique oscille entre facteur écofictionnel participant de l'extinction de l'espèce humaine et moteur capable de lutter pour la préservation de l'humanité comme l'illustre en outre la nouvelle de Ueda Sayuri intitulée Ichtyonaus, Therionaus dans laquelle les biotechnologies, par la modification du génome humain, permettent à l'homme de survivre en s'adaptant aux mutations de son environnement.

Et cette nouvelle originale et sensible, clôturant le dossier de ce numéro de Galaxies avec La Machine à indifférence de Itoh Keikaku, sera l'occasion pour le lecteur d'engager une réflexion sur les valeurs de la nature humaine, sur ce qui fait l'homme, en jouant sur le hiatus entre apparence physique et patrimoine génétique, cristallisé par les relations entre les derniers survivants humains, les simulacres dotés d'intelligence artificielle et les ichtyonaus/therionaus. Et cette réflexion identitaire sera également au centre du récit de Itoh Keikaku, La Machine à indifférence, où, dans le contexte des horreurs de la guerre civile et des enfants-soldats en Afrique, l'on retrouvera, au cœur d'un texte mêlant traitement nanobiotechnologique et vision pessimiste de la nature humaine, le rapport problématique à l'autre, à la différence et les enjeux sociétaux qui en résultent.

Tony Sanchez nous livrera ensuite un article sur l'adaptation, en anime notamment, des romans de science-fiction japonais. Ses réflexions, augmentées de références à la culture et au modèle japonais, permettent de mieux saisir les différents mécanismes d'adaptation et de réception des œuvres. Il est à souligner que les adaptations, qu'elles soient plus ou moins réussies, restent malgré tout un gage d'exportation des œuvres originales peu traduites et assurent le partage d'idées et la découverte d'esthétiques narratives originales comme celle du light novel All you need is kill (2004) de Hiroshi Sakurazaka superposant création littéraire et gameplay et adapté au cinéma par Doug Liman sous le titre de Edge of Tomorrow.

Enfin, Julien Bouvard présente une notice détaillée et fouillée de l'ouvrage de référence rédigé par Yonezawa Yoshihiro L'Histoire du manga de science-fiction d'après-guerre (1980). Après avoir introduit son article par la biographie de l'auteur, figure incontournable de la culture populaire japonaise, Julien Bouvard reprend les grandes lignes de cet ouvrage encyclopédique et chronologique, en insistant sur la richesse des informations concernant le contexte historique, la production artistique, le système éditorial et ses évolutions, et les thématiques réflexives abordées dans les mangas de science-fiction.

Comme en écho aux deux nouvelles qui illustrent et clôturent le dossier, le lecteur pourra lire une sélection de nouvelles, comme dans chaque numéro de Galaxies, poursuivant cette réflexion sur l'identité, sur l'homme dans son rapport à l'autre, mais aussi l'autre qu'il peut être pour lui-même, comme le sous-tendent les nouvelles -0,96 de Sylvain Lamur, La Taverne de Karen Simonian, Celle que j'abrite de Jean-Louis Trudel, Le Spectre de Vulcain de Jean-Pierre Laigle et Attachement de Liz Coleman.

Ce numéro 39 de la revue Galaxies, par son dossier consacré à la science-fiction japonaise encore trop méconnue et par ses rubriques régulières, prouve remarquablement par l'exemple que la science-fiction, pour reprendre les mots de Pierre Gévart dans son édito, «constitue un irremplaçable laboratoire d'idées».

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