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Les Retombées, Jean-Pierre Andrevon (1979)

Publié le par F.

Les Retombées, Jean-Pierre Andrevon (1979)

La novella de Jean-Pierre Andrevon intitulée «Les Retombées», a été écrite à la fin des années 70, dans un contexte de tension internationale et de militantisme anti-nucléaire, et a été publiée pour la première fois dans le recueil Dans les décors truqués paru dans la collection Présence du futur chez Denoël. Le récit, réédité en 2014 dans la collection Dyschroniques des éditions Le Passager clandestin, s'inscrit ainsi dans une chronologie anxiogène entre utilisation de l'arme atomique en juin 1945, course à l'armement et les accidents du nucléaire civil des centrales de Chalk River (Canada, 1952), de Windscale (Royaume-Uni, 1957), de Saint-Laurent (France, 1969 et 1980), de Three Mile Island (États-Unis, 1979) et de Tchernobyl (Ukraine, 1986).

Dès les premières pages, dans une accumulation de sensations et de perceptions, les cinq personnages d'âge et de sexe différents font l'expérience collective d'une explosion de type nucléaire dont l'origine reste indéterminée et éludée par le texte. Jean-Pierre Andrevon, par le procédé narratif des différents points de vue et la mise en œuvre d'une réalité fragmentée, joue sur les paradigmes unicité / multiplicité et faits / perceptions du phénomène. Les individualités vont se retrouver, former un groupe et évoluer sans repères dans l'environnement hostile d'un cataclysme nucléaire (brouillard de cendres, crainte des radiations, recherche d'un abri...).

Mais la novella de Jean-Pierre Andrevon ne sera pas le récit de la survie post-apocalyptique d'un groupe comme dans les romans Ravage (1943) de René Barjavel et Malevil (1972) de Robert Merle. Dans Les Retombées, le danger de la menace radioactive laisse place, en un glissement implacable, à la gestion totalitaire de la crise par les autorités militaires.

Si le terme «retombées» utilisé dans le titre nous fait assurément penser aux retombées radioactives et à la «hideuse mort des retombées», il peut également désigner «la phase industrielle du cataclysme» et la gestion militaire de l'urgence. Parcage de la population, mise en place du rationnement, programme collectif sanitaire, uniformisation et négation de l'individu en tant que personne, désinformation, surveillance armée, dortoirs collectifs... les références directes au régime nazi de la Seconde Guerre mondiale sont explicites et exhaussent, par leur mise en place mécanique, les menaces de l'industrie et de la recherche vis-à-vis de la population civile.

L'hiver nucléaire, décrit dans les premières pages et à certains passages-clés du récit, installe certes une atmosphère oppressante, hostile et viciée avec un brouillard de cendres et un air irrespirable mais crée assurément un monde hors-temps et hors-lieu qui, par son caractère transposable car bousculant toute accroche contextuelle, rappelle et se confond pour ainsi dire avec les événements de la Seconde Guerre mondiale.

Le contrôle abusif et totalitaire de la population à la suite d'un cataclysme n'est pas d'ailleurs sans rappeler Les Hommes protégés (1974) de Robert Merle, roman dans lequel on trouvait les mêmes conséquences, les mêmes «retombées» liberticides après une épidémie mortelle touchant seulement la population masculine.

Publier ce récit d'anticipation en 2014 permet de réinterroger le lecteur à l'égard de l'innovation technologique et du contrôle politique et militaire ; et la lecture de Les Retombées percute par son réalisme et la justesse du ton entre impuissance de l'homme et mise en route d'une gestion inflexible niant l'individu. Réalisme et justesse d'autant plus évidents que le récit de Jean-Pierre Andrevon rappellera La Supplication (1997) de Svletlana Alexievitch dans lequel l'auteure collecte et rapporte, à travers une série de témoignages vivants, les conséquences humaines et sociales, les chantiers titanesques, la désinformation de l'appareil soviétique et la pression du Parti suite à la catastrophe de la centrale de Tchernobyl.

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