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Hysteresis, Loïc Le Borgne (2014)

Publié le par F.

Hysteresis, Loïc Le Borgne (2014)

Premier roman de l'auteur publié chez le Belial, Hysteresis de Loïc Le Borgne, s'il appartient au genre post-apocalyptique, ne met pas en scène l'effondrement d'une société mais plutôt les conséquences de la «Panique» en un huis-clos étouffant prenant place dans le village de Rouperroux.

Une quarantaine d'années ont passé depuis la fin de l'ère technologique ; et cette ellipse temporelle dans le schéma classique du genre immerge dès les premières pages le lecteur dans un monde reconstruit où l'intérêt du récit résidera dès lors tant dans le jeu des relations entre les personnages que dans la découverte des fondements et des lois de la nouvelle civilisation.

Ainsi, dès le prologue, dans lequel le narrateur s'adresse au lecteur et notre époque contemporaine, Le Borgne place, par ce procédé narratif, son roman entre conte et roman d'anticipation. L'obscurantisme règne et, rappelant en quelque sorte le roman Un Cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller, dans lequel croyances et recherches scientifiques se défiaient en une nouvelle mythologie, nous comprenons dans Hysteresis que l'effondrement de la société technicienne a engendré le retour pragmatique et puissant aux croyances et aux superstitions.

Le lecteur découvre ainsi une société vouant un culte excessif à la nature. Sacralisée, la nature devient l'origine d'une nouvelle mythologie et l'objet d'une multitude de rites mystérieux créant une fantasmagorie inquiétante et honnissant les ancêtres jugés coupables, par leur mode de vie, de l'effondrement.

Et si l'on peut penser que les technologies ont soumis et aliéné l'homme au point de provoquer la «Panique», l'homme semble encore être asservi quarante ans plus tard à l'obscurantisme régnant et au fanatisme. Le mot «hysteresis» prend alors tout son sens, que ce soit dans l'état d'ignorance et de vanité de l'homme qui perdure ou dans la folie des personnages de la guérisseuse et des jumelles Mélopée et Mélusine cristallisant l'hystérie collective et technophobe.

Et cette ignorance comme cette folie mystique seront d'autant plus vives et mises en relief par l'intrigue du récit et ses mystères, ainsi que par le contrepoint qu'offre le personnage de Jason Marieke, conteur et survivant de l'époque pré-Panique. Ce dernier, par son époque d'origine, son statut de passeur de mémoire et l'initiation qu'il propose au narrateur, assure le trait d'union entre le contexte de lecture et celui du récit. De plus, Le Borgne entrecoupe son roman, par le truchement de Marieke, de morceaux de chansons et de poésie pré-Panique (Arthur Rimbaud, Jim Morrison, Bob Dylan...) qui, rappelant aussi la disparition de l'écrit et de la forme scriptée du savoir et de la culture, s'opposent aux comptines lancinantes et mortifères des jumelles.

Colportant et diffusant un savoir, une sagesse en même temps qu'un esprit de révolte, le personnage de Jason Marieke exacerbe les tensions au sein du village. Représentant, aux yeux des villageois, le passé rejeté et coupable, Jason Marieke renvoie au topos du marcheur solitaire dans un environnement hostile, mais dans une dimension autre de ce que nous pouvons retrouver par exemple avec les héros des romans de robinsonnade post-apocalyptique de Julia Verlanger. Ici, le héros solitaire s'oppose à la dictature des croyances. Associé au personnage de l'archiviste conservant les vestiges des temps anciens, Jason Marieke veillera, entre autres, à la remise en route d'une éolienne productrice d'électricité dont la lumière s'opposera à celle de l'autodafé orchestré par l'hystérie collective, et à percer les nombreux mystères entourant le village et la disparition de certaines personnes.

Réflexion sur la notion de progrès, sur la relation à la nature, sur l'ignorance comme principe de manipulation, Hysteresis, dans une esthétique narrative mêlant éléments de conte, de roman à suspense, de roman éco-fictionnel et une intrigue reposant sur les relations entre les personnages, est un roman sur la révolte, sur la distanciation critique et sur l'autre. Et si le texte, pouvant se lire comme une continuation de Ravage ou de Malevil, est avant tout un récit sur les relations humaines, il n'est pas sans rappeler les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur énoncés par Edgar Morin : l'erreur / illusion, la connaissance pertinente, la condition humaine, l'identité terrienne, l'incertitude, la compréhension, l'éthique du genre humain. Ainsi, le roman de Loïc Le Borgne, par l'intrigue, par la forme du texte présenté comme une lettre adressée au lecteur et par le diptyque prologue / épilogue, maintient une proximité étouffante et une tension dans lesquelles le lecteur pourra saisir, dans un texte aussi poétique que brutal, les enjeux de l'homme dans son rapport au savoir et au collectif.

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