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L'Aveuglement, José Saramago (1995)

Publié le par F.

L'Aveuglement, José Saramago (1995)

Matériau littéraire récurrent, de Michel Strogoff de Jules Verne à La Symphonie pastorale d'André Gide, la cécité permet d'interroger l'individu dans son rapport au savoir et à l'autre. Dans le roman L'Aveuglement de José Saramago, c'est une épidémie de cécité qui frappera la population et désorganisera la société, accordant ainsi l'œuvre, par l'allégorie sur l'entendement et les sentiments, une réflexion ontologique.

Cependant, contrairement à l'œuvre de John Wyndham, Le Jour des Triffides (1951), dans laquelle la cécité collective résulte de l'observation d'un phénomène céleste, la cécité dans L'Aveuglement intervient de manière spontanée, ex nihilo et se transmet comme une maladie infectieuse. Surnommé le «Mal blanc» en raison de la couleur de la persistance rétinienne empêchant la vue, le fléau s'est propagé à partir d'un épicentre aussi banal que symbolique d'un ordre établi et d'une violence latente. En effet, dans un contexte urbain et plus précisément dans celui de la circulation automobile règlementée par des signaux et des codes, le premier homme, alors au volant de la voiture, devenu aveugle propage l'épidémie, réinterrogeant ainsi par le caractère transmissible de la maladie l'organisation de la société et la relation à l'autre.

Devant l'impuissance du monde scientifique et afin de juguler au mieux le risque en cours, le gouvernement isole les premiers malades dans un asile désaffecté. L'internement des victimes s'accompagne de règles de vie drastiques censées se substituer à l'ingérence des militaires évitant la zone par crainte de contamination. Les conditions de vie déplorables et l'absence de prise en charge des victimes favoriseront l'émergence d'une micro-société fondée sur la survie et la violence. Et si l'œil, par les symboles qu'il recouvre et la relation qu'il permet à l'autre, est image de conscience et de savoir, l'absence de relation visuelle annihile tout ordre et tout contrôle social pour laisser installer un état sauvage où la violence pour survivre et soumettre l'autre est de règle. L'origine de la moralité, dans son acceptation sociale et naturelle, y est ainsi réinterrogée, comme dans le mythe de Gygès rapporté par Platon dans La République.

En ce sens, nous pouvons noter les nombreuses images et occurrences lexicales utilisées par l'auteur pour avilir la notion d'humanité : la description d'un contexte par l'odorat, sens peu noble depuis la Renaissance, le recul de l'hygiène, l'abandon progressif de la bipédie et l'impossible maintien de rites sociaux, comme celui des funérailles, inhérents à la notion de culture, opèrent un glissement rapprochant les protagonistes de l'état animal.

Ainsi, d'un point de vue narratif, par l'intermédiaire de la femme du médecin, voyante parmi les aveugles, le lecteur est pris dans cette déchéance de l'humanité et fait l'expérience intime et non aseptisée de cette gradation de violence et d'abjection. En outre, l'écriture de Saramago se distingue par une syntaxe dense juxtaposant les interventions des personnages. Chaque dialogue est introduit au corps du texte par une virgule et une lettre majuscule sans mention systématique du locuteur, offrant ainsi, par l'enchevêtrement des discours, un récit polyphonique dans lequel le lecteur semble être immergé. Et si ce procédé syntaxique, fusionnant styles direct et indirect, n'est pas propre à cette œuvre de José Saramago, il participe assurément, en jouant sur la confusion des repères et sur le paradigme invisible / illisible, de la désorganisation sociale. Par la fluidité narrative ainsi créée, le lecteur devient en quelque sorte partie intégrante du texte et la désignation des personnages par les caractéristiques vagues comme «Le premier aveugle» ou «l'aveugle au bandeau» facilite et renforce le processus identificatoire, la portée universelle du récit, en même temps que la dégradation de l'humanité par l'uniformisation et la négation de ce qui fait l'individu.

Et l'appel d'air permis par l'abandon du huis-clos de l'asile, annonçant une échappatoire et un cheminement vers la raison, est rapidement mis à mal par la découverte d'un monde anéanti. La sémantique du flair et de la meute est omniprésente et montre un aveuglement devenu cécité intellectuelle.

Cette partie du roman consacre alors les notions d'humanité et de solidarité qu'incarne le groupe d'aveugles guidé par la femme du médecin. Si la culture tend à disparaître, si l'humain devient animal, et l'animal devient animal sauvage, la femme du médecin symbolise la lutte pour la dignité et l'espoir, et le groupe d'aveugles s'éveille et témoigne de sentiments véritables à l'image du personnage de la jeune femme transfigurée par l'amour de l'autre. La femme du médecin, devenue «femme des larmes» devient, elle, une variation de Marie-Madeleine, se pose en figure christique en faisant don de sa personne pour aider l'autre.

Si le récit de José Saramago, par la représentation d'un groupe d'aveugles et la déchéance de l'humanité, peut nous faire penser au tableau de Brueghel l'Ancien La Parabole des Aveugles ou encore à l'Évangile selon Saint-Matthieu («Laissez-les ; ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles. Or si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse» St-Matthieu, 15-14), l'action de la femme du médecin semble symboliser, en contrepoint, la lumière face à un aveuglement général. Que la «cécité blanche» soit accordée ou non à l'action divine invitant les aveugles à retrouver le lien humain après la déchéance d'une société postmoderne individualiste, la scène de la pluie dans le roman de José Saramago fait écho à celle du bain de mer dans La Peste de Camus et marque un moment de renaissance, de partage, de ce qui qui peut relever du divin dans la relation entre les hommes.

Véritable parabole sur la cécité de l'entendement et le délitement du lien humain, L'Aveuglement de José Saramago met en avant les valeurs humanistes et la conscience collective tout en réinterrogeant les déclinaisons naturelle et sociale de la morale.

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