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Le Maître du Jugement dernier, Leo Perutz (1923)

Publié le par F.

Le Maître du Jugement dernier, Leo Perutz (1923)

Né à Prague en 1882, Leo Perutz a mené des études de lettres et de probabilités dans le domaine des mathématiques. Son roman Le Maître du Jugement dernier, publié pour la première fois en 1923, présente une intrigue énigmatique dans laquelle se cotoient l’esthétique du fantastique classique et les ressorts d’une enquête à résoudre.

Au début du siècle dernier, à Vienne, se réunissent chez Eugen Bischoff, illustre comédien à la carrière désormais chancelante, des gens de la haute société. Les personnages sont médecin, ingénieur, haut-gradé militaire et se retrouvent chez Eugen Bischoff pour y jouer de la musique. Lors de pauses durant le récital, les conversations s’enchaînent, laissant émerger par la même occasion des tensions au sein du groupe, jusqu’au récit étrange d’une double tragédie narrée par le maître de maison. La tension dramatique se met solidement en place sous la forme phobique d’un huis clos dans le huis clos. En effet, Eugen Bischoff raconte à ses convives qu’un officier, ne voulant pas croire à l’apparent suicide de son frère étudiant en art, a décidé d’enquêter et revivre les derniers événements de la vie du défunt en reprenant son mode de vie et habitant chez ce dernier. Il se donnera la mort dans les mêmes circonstances étranges. L’histoire du double suicide mystérieux plonge le récit dans l’enigme qui atteindra son climax quelques pages plus loin lorsqu’Eugen Bischoff, s’étant retiré seul dans son bureau, se donnera la mort dans les mêmes conditions.

Ce passage formera un contrepoint certain dans le récit de Perutz exacerbant les tensions entre les différents protagonistes et relevant d’une enquête aux prises avec l’irrationnel. Et la présence de Gorski, médecin, et de Solgrub, ingénieur, forme autant de répères positivistes pour le lecteur dans un récit où l’auteur se plaît à distiller l’énigmatique et l’étrange.

La « préface en guise de postface » rédigée, sous la forme de mémoires, par le narrateur-personnage, le Baron von Yosch, inscrit le récit dans une dialectique fantastique où le narrateur, à la manière des introductions rétrospectives de certaines nouvelles de Maupassant, veut témoigner d’une sincérité, qu’il estime entière bien que troublée, quant au déroulement des événements qui vont suivre. L’annonce dans cette même préface d’un « monstre sanguinaire », d’un « ennemi invisible qui n’était pas de chair et de sang mais un spectre terrifiant, un revenant de siècles passés » forme assurément le topos fantastique de la créature inspirant la crainte, de cet autre étrange et funeste, qu’exhaussent a posteriori l’histoire du double suicide et la mort d’Eugen Bischoff.

Les tensions propres au groupe refont surface en présence du cadavre du comédien, et la rigueur scientifique de Solgrub relance l’énigme en écartant les premières accusations. Les investigations des personnages rapprocheront la mort de Bischoff de la double tragédie insoluble et les premières conclusions laissent penser que trouver la solution du double suicide précédent conduirait infailliblement à se suicider à son tour. Le mystère se renforce, la mort est omniprésente et rappelée, en outre, par la figure inquiétante du jardinier du domaine apparenté à la représentation gothique de la mort en faucheuse. La mort se fait épidémie psychique sur toile de fond fantastique et le lecteur égaré à son tour semble lui-même menacé par la résolution de l’énigme.

L’enquête avance, les suicides s’enchaînent, et l’enchevêtrement des codes du fantastique, entre apparition spectrale, pacte diabolique, malédiction séculaire et monstre persuasif suggérant le suicide, amèneront les personnages et le lecteur à l’explication finale du mal et à la découverte du « monstre sanguinaire ».

La notion de monstre dépasse « la chose que l’on montre » et devient « chose enfouie ». Le fantastisque du récit de Perutz change de paradigme pour, dans sa vision moderne, devenir l’expression d’un moi trouble et scindé, devenir l’expression obscure et douloureuse d’un inconscient insaisissable, tout en dépassant le topos classique de la folie.

Dans un contexte d’écriture marqué par les recherches de Freud sur l’inconscient, la figure du monstre s’intériorise et devient le miroir chimérique de pulsions violentes et d’angoisses refoulées, annonçant la remise en question contemporaine de l’identité. Motivé par le désir, comme dans de nombreux textes du fantastique classique, l’esprit des personnages suicidaires du récit et du narrateur est mortellement tourmenté par un catalyseur aux origines anciennes et secrètes. En outre, les ellipses narratives, la focalisation interne et la postface rédigée par l’éditeur permettront d’accentuer les doutes du lecteur quant à la supposée folie du narrateur-personnage et de sa culpabilité prétendue ou quant aux faits décrits par le narrateur mettant à jour « l’ennemi invisible ».

Le récit de Leo Perutz joue ainsi habilement avec les codes du roman énigmatique et du récit fantastique et nous livre une variation moderne, dans un contexte marqué par les études psychanalytiques de Freud, du monstre classique en cristallisant chez le lecteur ses sentiments refoulés et ses peurs issus de son être profond, de sa propre terra incognita.

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thania 18/12/2015 10:37

très bon ouvrage!merci