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L'Autre Ville, Michal Ajvaz (1993)

Publié le par F.

L'Autre Ville, Michal Ajvaz (1993)

Paru pour la première fois en 1993, les Editions Mirobole nous font découvrir en 2015 le roman L’Autre Ville de l’écrivain tchèque contemporain Michal Ajvaz. Et dès les premières pages, on se dit que l’on tient entre nos mains un de ces livres rares dont l’écriture et la portée nous marqueront durablement, bien après avoir refermé le livre.

Le premier chapitre s’ouvre sur une rencontre, à l’abri, chez un bouquiniste, pendant que la neige s’abat sur les rues de Prague. Le narrateur-personnage découvre en effet un livre ; un livre sans titre, sans auteur apparent, écrit dans un alphabet inconnu, mystérieux, qui ne semble pas être en usage dans le monde.

Très vite, le livre, acheté par le narrateur-personnage, inspire de l’inquiétude. Une atmosphère étrange en émane, l’écriture semble animée, les lettres deviennent phosphorescentes. Le récit se retrouve dès lors, et ce jusqu’au dernier chapitre, imprégné d’une dialectique mêlant l’inquiétant à l’envoûtant. Le personnage se renseignera auprès d’un bibliothécaire qui lui révèlera avoir déjà rencontré cette écriture sans en maîtriser l’alphabet et qui, tout en le mettant en garde, lui fournira des indices pour l’aider dans sa quête. Le narrateur-personnage découvre alors, au hasard des pas, l’existence d’une autre ville aux pratiques et rites religieux obscurs et d’un autre temps, à l’architecture gothique et foisonnante. Cet autre monde devient omniprésent et demeure fascinant en même temps que l’exploration de son territoire se fait dangereuse.

Jouant sur les symboles et le topos de la frontière, l’écriture se fait expérience hallucinatoire par la perception sensorielle du personnage. Les allusions à Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll et à la Cité d’Emeraude du Magicien d’Oz de Lyman Frank Baum forment autant de clins d’oeils malicieux qui emmènent le personnage et le lecteur à vivre un déferlement de situations absurdes scandées par le rythme de la nuit et de l’obscurité, autre topos de la frontière brouillant la perception du réel et regorgeant de légendes et de rites cachés.

A la manière en quelque sorte de l’écriture automatique des surréalistes, la narration multiplie les images et les enchaînements cocasses pour immerger le lecteur dans une symphonie sensorielle, sensuelle et syntaxique, et faire vaciller les repères de chacun. Explicite dans de nombreux dialogues du récit, la réflexion sur le langage et l’écriture constitue une mise en abyme où l’incapacité de déchiffrer le livre mystérieux et la succession onirique des paysages et des images invitent, lecteur et personnage, à (re)découvrir le monde par la contemplation personnelle et renouvelée sans pouvoir/vouloir retrouver un sens préétabli.

Chaque chapitre matérialise autant de tableaux surréalistes, insaisissables, invitant à l’émerveillement, à la quête, à l’imagination, tout en refusant le choix d’une donne consensuelle, tout en refusant l’immobilisme et l’angoisse à sortir de notre cercle sclérosé recyclant un sens rassurant.

Et si le personnage se met en danger au fil des pages pour faire l’expérience finale d’une catabase, c’est pour dans une remontée orphique accepter l’incertitude propice au dialogue et à la rencontre de l’autre.

La lecture de L’Autre Ville de Michal Ajvaz est pénétrante, appelle au mouvement et à l’imagination, nous percute en une expérience kaléidoscopique et onirique pour nous offrir une renaissance, une nouvelle appréhension du monde, une quête du merveilleux dans notre quotidien, une découverte de notre moi par le monde et l’altérité.

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