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Le Crépuscule des Chimères, Jacques Barbéri (2002)

Publié le par F.

Le Crépuscule des Chimères, Jacques Barbéri (2002)

Jacques Barbéri signe avec Le Crépuscule des Chimères un roman invitant le lecteur à se plonger sans cesse en avant dans une intrigue science-fictionnelle à la fois psychologique, mythologique et quantique. Le tout formant un objet littéraire détonant, les premières pages du récit s'ouvrent sur une scène paroxystique mettant le héros Anjel aux prises avec un fatum aux allures de malédiction familiale cristallisée par son double psychotique, son frère jumeau Daren. Après le massacre de ses parents adoptifs exécutés par Daren, interné depuis dans un asile de haute sécurité, Anjel doutera de ses origines et de la réalité de son monde entre les séances de psychanalyse chez la thérapeute Alice Carol et ses troubles de perception liés notamment à son alcoolisme.

Dès le début du récit, le lecteur y verra une allusion directe au personnage d'Alice au Pays des Merveilles crée par Lewis Carroll et cherchera à appréhender ainsi la réalité entre jeu de miroir gémellaire et schizophrénie rendant poreuses les frontières entre monde extérieur et intérieur, entre réel et illusion. Et dans la même dynamique, le dernier chapitre intitulé «Snark» dans le roman de Jacques Barbéri fera écho à un poème à l'esthétique du nonsense de Lewis Carrol La Chasse au Snark (1876). Le Crépuscule des Chimères s'inscrit ainsi dans un projet littéraire de l'absurde où le lecteur accompagne le personnage principal dans ses efforts de compréhension et dans la façon d'appréhender le réel.

Anjel, à la manière d'un personnage de l'œuvre de David Lynch Mulholland Drive, semble égaré, et les séances d'hypnose ainsi que l'enchâssement des rêves crée un univers complexe où le visible côtoie l'invisible, le réel côtoie l'imaginaire. L'écriture se fait cryptique, joue avec les symboles et les références (comme les gravures d'Escher, Le Festin nu de Burroughs...) et le héros du récit se fait héros antique au milieu de ses visions fantasmagoriques et mythologiques créant un univers complexe et mouvant.

Pénétré par le délire psychotique de Daren et les errements d'Anjel, le lecteur s'égare lui-aussi dans un enchevêtrement de perceptions remettant en cause le tissu narratif du roman, d'autant plus qu'il est jalonné de situations cocasses, de rencontres féminines à la lisière du fantasme et de l'expression de l'inconscient du personnage principal.

Dans un monde assisté de symbiotes, voisins de ceux que l'on peut retrouver dans le film Existenz de David Cronenberg, Anjel et la journaliste Eva Baxter iront chercher, sur l'île de Garampago dans la région de Maldoror, des réponses dans une prison où se mènent des expériences sur l'homme. Il est intéressant de noter que l'allusion à l'œuvre de Lautréamont, Les Chants de Maldoror, donne là-aussi une perspective esthétique sur l'instabilité, sur la complexité surréaliste et l'imaginaire absurde du contexte de narration.

Les chapitres suivants dévoilent la logique du récit et celle d'une réalité oscillant entre illusion schizophrénique, projection mentale et création démiurgique, dans un univers proche de celui de L'Ile des Morts de Roger Zelazny. Au milieu d'un foisonnement mythologique et biotechnologique, le héros est à la fois héros antique et quantique, et remet en cause, dans sa quête, notre perception de la réalité parmi les multiples avatars de notre univers. L'univers et l'espace-temps se font multiples et la réflexion dickienne sur le réel se joint à la mise en place complexe d'un projet narratif entre space opera et démiurgie onirique.

Avec une fluidité narrative intrigante et une dynamique symbolique riche, Jacques Barbéri nous livre un récit qui prend au piège et envoûte le lecteur. Au milieu des différentes perceptions et de l'ambiguïté de la logique textuelle, la lecture se fait réflexion, une réflexion fractalisée sur le caractère originel de notre monde et la toile arachnéenne de l'inconscient.

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