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Les Hommes protégés, Robert Merle (1974)

Publié le par F.

Les Hommes protégés, Robert Merle (1974)

Deux ans après la parution de son roman post-apocalyptique Malevil (1972), Robert Merle signe avec Les Hommes protégés un récit entre anticipation et science politique fiction.

Un virus mortel se propage rapidement à l'échelle mondiale. Connu sous le nom d'encéphalite 16, celui-ci décime la population masculine dont la spermatogenèse est active. Les enfants et les vieillards sont épargnés tandis que les hommes disparaissent peu à peu. Les femmes s'imposent dès lors sur le devant de la scène politique, prennent les rênes de la société en occupant tous les postes à responsabilité.

Aux États-Unis, les hommes scientifiquement et économiquement éminents sont mis en quarantaine à Blueville dans le Vermont pour être protégés de l'épidémie tout en poursuivant leurs travaux. Le Dr Martinelli, personnage principal du roman, y est à l'abri et est chargé de trouver un remède à l'encéphalite 16.

Mais la vie à Blueville s'apparente de plus en plus à un microcosme totalitaire sous l'égide du groupe pharmaceutique dirigé par Hilda Helsingforth. La milice féminine encadre le camp, les sorties sont interdites, les entrées rigoureusement contrôlées, le couvre-feu règne, les appartements sont surveillés à l'insu de leurs habitants. La ghettoïsation isole les individus, hommes et femmes, et distingue niveau professionnel et niveau social basé dorénavant sur le sexe. L'auteur s'attache ainsi, par le truchement du personnage principal, à montrer les interactions sociales entre castes à l'intérieur du camp, entre les femmes, les ablationnistes et les autres hommes qui ont décidé de ne pas se mutiler pour éviter la maladie.

L'information est contrôlée, et les quelques nouvelles du monde extérieur témoignent d'une société féministe répressive sous l'impulsion du gouvernement totalitaire de Sarah Bedford, où le rapport de force inversé favorise, en étant entretenu, les violences faites aux hommes (discrimination, viol,prostitution...). Les lois anti-démocratiques votées sur les médias et l'exclusion des hommes de la vie politique assoient la dictature féministe et participent de la désinformation visant à conforter la supériorité féminine et l'inutilité prétendue de l'homme. La misandrie est prônée et cette société inique et rétrograde encourage la mutilation des organes virils ou l'ingestion du caladium seguinum afin de devenir stérile et ainsi immunisé.

Dans leur fanatisme, Bedford et Helsingforth entreprendront même des recherches sur des fécondations in vitro avec sélection de gamètes femelles, des expériences de parthénogenèse à la limite du clonage, et un plan de stérilisation chimique de masse à l'insu des hommes. Le gouvernement totalitaire prépare l'eugénisme sexuel sur fond de génocide. Les recherches scientifiques sur le vaccin de Martinelli deviennent un enjeu politique certain : la résistance féminine s'organise pour faire évader le docteur et tenter de renverser le gouvernement Bedford.

Dans son roman, Robert Merle s'attache ainsi à montrer les interactions sociales et les fondements d'une nouvelle société confrontée à une catastrophe. Comme dans Malevil, l'auteur interroge les notions de société, de couple et de pouvoir en soulignant les enjeux à la fois individuels et collectifs. Dans Les Hommes protégés, le deus ex machina de l'épidémie sélective redistribue les rôles sociaux en inversant le rapport de force, le tout tendant vers une société asexuée. Certains paragraphes témoignent en outre d'une narration où il est impossible, par l'utilisation du genre neutre, de connaître l'identité du personnage. Ce procédé narratif ambigu a pour effet de brouiller les repères du lecteur en jouant avec les points de vue, les ressentis et les marqueurs sexuels.

Les notions de relation à l'autre et d'égalité sont abordées dans leur complexité. Et l'auteur semble se plaire tout au long des pages à rééduquer, par les outrances permises par le récit et l'humour, le lecteur quelque soit son sexe. La partie du roman sous le gouvernement Bedford met en avant la fragilité de la supériorité prétendue de l'homme aux fondements de la civilisation ; la deuxième partie du roman se jouera, par un effet de miroir, de la domination masculine contemporaine, en faisant de l'homme un objet sexuel et un outil de repeuplement non reconnu pour ses compétences intellectuelles.

D'autre part, dans la partie Bedford, la domination féministe sera accidentelle, extrême et totalitaire. Dans la seconde partie, l'avènement d'une société matriarcale (refondant le code de la famille, refusant aux hommes leurs droits de pères et tout rôle social si ce n'est celui de simple géniteur), semble être le contrepoint de la société phallocrate du contexte d'écriture.

Une lecture aussi dérangeante que propice à la réflexion, qui reste d'actualité à l'heure où le sexisme phallocrate reste prégnant, où certains mouvements féministes se radicalisent depuis les années 70 et où le sexisme bienveillant à l'égard des femmes est un avatar inconsciemment intégré d'une domination masculine.

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