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Galaxies 33. Dossier : SF et totalitarismes (janvier 2015)

Publié le par F.

Galaxies 33. Dossier : SF et totalitarismes (janvier 2015)

Rassemblant autour de Pierre Gévart, de façon épisodique ou au sein du comité de rédaction, de grands noms de la science-fiction française, la revue Galaxies présente dans le numéro de janvier 2015 un dossier consacré aux relations ambiguës entre science-fiction et régime totalitaire.

Dans l'introduction au dossier, Patrice Lajoye, spécialiste du domaine russe, met en relief la bivalence de la science-fiction aux XXe et XXIe siècles entre littérature vectrice de progrès tant technologique que social, décrivant parfois, dans un projet dystopique, des univers problématiques, et littérature prônant au contraire des valeurs militaristes et fascistes faisant du régime totalitaire une utopie politique. Et les enjeux de la littérature science-fictionnelle sont d'autant plus prégnants que la science-fiction par son caractère à la fois populaire et anticipatif peut être un outil idéologique de masse. Sans prétendre à l'exhaustivité, ce dossier présente un panorama européen de ces enjeux et des conditions d'écriture et de publication sous les régimes totalitaires des XXe et XXIe siècles.

Patrice Lajoye montre en effet dans la partie «La tentation totalitariste dans la SF russe actuelle» comment, chez certains auteurs, l'uchronie permet aisément de faire revivre Staline, de nier les événements de la Révolution d'Octobre ou mettre en avant la puissance de l'Empire russe face aux Etats-Unis ou encore l'OTAN. La science-fiction se fait outil politique et projet éditorial pour défendre les valeurs contraires à la démocratie.

Cristian Mihail Teodorescu développe aussi cette notion de projet éditorial et de pression politique dans son intervention à la Convention nationale française de science-fiction qui s'est déroulée en 2014 et est retranscrite dans la partie «Science-fiction extrême sous dictature extrême en Roumanie». Si la science-fiction, comme les autres genres littéraires, subissait le filtre de la censure, si les anthologies et certains prix littéraires étaient même financés par le régime communiste, C. M. Teodorescu montre que l'écriture sous le régime totalitaire était déjà en soi un acte de résistance. Les conditions difficiles au quotidien et le processus éditorial contrôlé n'étaient pas en mesure de favoriser une écriture libre. Et écrire ensuite sur le régime totalitaire devenait une forme de résistance où l'objectif était de maquiller de façon plus ou moins transparente les allusions au régime communiste de Ceaucescu. La science-fiction, en utilisant notamment l'uchronie et le space opera, s'est faite écriture dénonciatrice et d'avertissement pour mettre en avant les valeurs de la république et des libertés individuelles.

Le dossier se poursuit ensuite avec les exemples de l'Allemagne nazie (article d'Elmar Podlasly) et sous le régime de Vichy (article de Philippe Ethuin). Elmar Podlasly développe les conditions d'écriture et la reprise en main de la littérature allemande par le régime nazi (Machtergreifung) pour devenir un outil de propagande après les autodafés et le «nettoyage» des bibliothèques sous le IIIe Reich. Le contexte politique y est présenté ainsi que les différents moyens de contrôle de la littérature depuis la supervision des auteurs jusqu'à la gestion du commerce du livre et des éditeurs.

Philippe Ethuin montre pour le cas français les différents projets de textes science-fictionnels écrits ou publiés entre 1940 et 1944. Si certains écrits se montraient en faveur du régime de Vichy en condamnant le Front populaire ou en mettant en avant la politique eugéniste et l'idéologie de la purification de la race, d'autres dénonçaient aussi, sous forme d'utopie ou de contre-utopie, le régime en place et la guerre. Il est à noter cependant que les textes d'évasion imaginaire et d'aventures verniennes formaient la plus grande partie de la production littéraire sous l'Occupation.

Clôturant le dossier avec l'Italie fasciste, les conditions problématiques et les projets littéraires ambigus de Virgilio Martini (article de Bruno Pochesci), ce numéro de Galaxies aura montré la diversité de la production littéraire, les contextes particuliers d'écriture et les enjeux du texte science-fictionnel sous les régimes totalitaires, à partir d'exemples précis d'auteurs et d'œuvres. Et si ce dossier s'avère intéressant par le panorama et la richesse qu'il propose, il l'est d'autant plus dans la mesure où les enjeux abordés sont toujours actuels et dépassent le contexte européen.

Publiée à fréquence bimestrielle, Galaxies propose en plus de ses dossiers thématiques, de nombreuses rubriques et des nouvelles, le plus souvent inédites, d'auteurs plus ou moins connus. Dans ce numéro 33, six nouvelles, dont celle de Jake Kerr, ouvrent la revue.

La nouvelle de Jake Kerr, intitulée Le Dossier Julian Prince, présente, dans une construction narrative originale, une réflexion intéressante à plusieurs niveaux. En effet, le lecteur suit la biographie du personnage Julian Prince, écrivain et activiste politique. Le sens est à construire à travers une narration morcelée faite de sous-entendus et d'ellipses. Les articles fictifs de l'encyclopédie Wikipédia, les différents témoignages, extraits et enregistrements permettent au lecteur, tout au long du projet biographique, d'appréhender le contexte international et l'événement connu sous le nom d'«impact Meyer». Cette construction du sens permanente, par l'expérience à la fois individuelle et collective, et la construction narrative mettent en relief la difficile transmission du savoir, la notion de mémoire collective ainsi que la problématique des informations lacunaires dans un monde surmédiatisé.

Véritable récit écofictionnel, dans le sillage des réflexions orwelliennes sur la construction de la vérité et la gestion politique de la démographie et des thématiques de flux de population et de territoire d'accueil abordées dans la novella Continent perdu de Norman Spinrad, Jake Kerr dénonce, à travers les désillusions individuelles du personnage principal, la décadence d'une certaine société de communication et de spectacle et la construction problématique du sens et du savoir.

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