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Nocturnes, John Connolly (2004)

Publié le par F.

Nocturnes, John Connolly (2004)

Réunies sous le titre Nocturnes, les nouvelles de John Connolly empruntent au fantastique classique ses différents matériaux pour mettre les personnages aux prises avec des puissances prédatrices et immerger le lecteur dans des atmosphères aussi variées que délétères. Formant un ensemble de tableaux oscillant entre fantastique classique et fantastique horrifique moderne, les dix-neuf nouvelles du recueil permettront au lecteur, tout en étant sensible aux références intertextuelles plus ou moins sous-jacentes, d'accompagner les égarements et les terreurs des personnages faisant l'expérience mentale et physique de forces surnaturelles protéiformes le plus souvent fatales.

Et les thématiques pour sonder cette matière noire se répondent en écho tout au long du recueil. Aucun échappatoire n'est possible à l'image de la maison qui n'offre plus aucun confort.

Ainsi dans la nouvelle Le Cercueil, la maison perd la notion de refuge. Eleanor, l'épouse du narrateur, semble possédée par les lieux où plane une malédiction liée aux ossements enfouis dans le jardin. Attribués à Lilith, première femme d'Adam et démon femelle selon les différentes traditions religieuses, les ossements corrompent le personnage féminin de la nouvelle, devenant ainsi une menace pour l'homme et pour le confort au sein du lit et de la maison. Le prénom d'Eleanor n'est pas sans rappeler d'ailleurs celui du personnage féminin principal du film de Robert Wise, La Maison du Diable (1963), dans lequel cette dernière semble possédée par la maison. Le personnage de John Connolly est malmené, le confort du foyer lui est interdit et nous retrouverons cette absence de sécurité dans les nouvelles comme L'Auberge de Shillingford où le narrateur sera confronté à de terribles hallucinations et ne pourra goûter au repos temporaire d'une nuit, et comme Nocturne où, suite à un infanticide, la maison tentera d'attirer les enfants innocents à des fins funestes. Le texte La Nouvelle Enfant présentera également cette menace. L'enfant, possédé, marque une fracture au sein de la famille et de la maison. Et la terreur est d'autant plus intense que l'innocence est pervertie par les créatures sombres et chtoniennes. Dans la nouvelle Le Roi des aulnes, l'enfant sera à nouveau traqué par une puissance maléfique jusqu'au limen sacré de la maison. Rappelant la tradition celtique de l'aulne comme arbre symbolisant le sort funeste et le poème de Goethe du même nom, John Connolly brise, dans une atmosphère perturbante, la protection double que peuvent offrir la maison et le parent.

Maison maléfique, enfant-proie ou enfant-possédé, la sécurité est instable et met le narrateur dans une situation menaçante. En outre, le personnage féminin paraît dans les nouvelles être un vecteur d'angoisse. En plus de la nouvelle Le Cercueil, les textes Le Cycle, Les Sorcières d'Underbury et Le Bel Engrais de Miss Froom mettront en avant le mythe de la femme prédatrice et diabolique entre protoféminisme, traditions de sorcellerie et créature maléfique.

Tout est proie chez l'homme. Le corps est mis en danger par l'invisible et l'inconnu, que ce soit l'entité tentaculaire dans les profondeurs du lac de Un vert très, très foncé ou les pièges tendus par les créatures lovecraftiennes dans Le Démon de M. Pettinger, Le Gouffre de Wakeford ou Le Joueur de l'équipe réserve. L'esprit est également malmené entre possession, folie et conscience torturée. Et les nouvelles comme La Chaufferie, Le Singe de l'encrier rappelant à la fois le pacte faustien de Goethe et l'objet maléfique du Portrait de Gogol, et enfin Le Lit nuptial et la folie grandissante du personnage principal, montrent les vicissitudes de l'esprit humain selon une esthétique fantastique entre atteinte mentale et surgissement de l'élément surnaturel perturbateur.

Le recueil glissera aussi vers un fantastique plus moderne, un fantastique horrifique centré autour de l'action dérangeante de l'homme. Les textes comme Le Rituel des os, Sables mouvants et Les Clowns tristes, faisant écho à La Foire des Ténèbres de Ray Bradbury, orchestrent dans une tradition de rituels et de sacrifices la mort de l'innocent. Le mystère se fait collectif, irrépressible et se joue de façon cyclique, entre faux-semblant et inspiration décadente, des personnages ayant franchi la limite de leur monde.

Pouvant être envisagé comme projet de lecture, l'impuissance de l'homme sera mis en évidence dès la novella La Ballade du cow-boy cancéreux ouvrant le recueil. Utilisant le matériau de l'épidémie, Connolly, à la manière de Dan Simmons dans la nouvelle Métastases (1988), rend visible, donne corps à la maladie et plonge le lecteur dans une terreur à la fois actuelle et séculaire. Le personnage du voyageur incarnant le fléau, faisant ainsi écho au personnage de Randall Flagg chez Stephen King, propage la mort selon un éternel recommencement, tel un Sisyphe au châtiment morbide, et renvoie l'homme à sa fragile condition.

Le recueil de John Connolly cristallise à la fois l'impuissance de l'homme et remet en question le mécanisme d'un monde stable et rationnel au fil des nouvelles sur lesquelles planent les ombres tutélaires et fantomatiques d'un fantastique classique et renouvelé. Le lecteur, au fil des pages, fera l'expérience de terreurs personnelles et collectives remettant en cause, par le matériau surnaturel et l'exaltation des angoisses, la quiétude, les certitudes et l'accomplissement de l'individu.

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