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Le Temps désarticulé, Ph. K. Dick (1959)

Publié le par F.

Le Temps désarticulé, Ph. K. Dick (1959)

Peurs paranoïaques d'une société de l'après-guerre et santé mentale fragile de l'auteur, l'ensemble de l'œuvre de Ph. K. Dick cristallise l'instabilité du réel et de l'individu. Le roman Le Temps désarticulé ne déroge pas à la règle des questionnements dickiens et met en place une réalité fictive dans laquelle le lecteur suit les égarements du personnage principal entre folie et manipulation dans un univers factice et insaisissable.

Ragle Gumm mène une vie banale dans une petite ville américaine des années 50. Il vit chez sa sœur Margo et son beau-frère Vic, et passe ses journées à résoudre les énigmes du concours organisé par le journal local. Ses réponses quotidiennes lui rapportent célébrité et quelques récompenses financières.

La description du quotidien de Ragle Gumm, entre solitude, le commun et monomanie, peut nous rappeler le personnage de Rick Deckard au début du roman de Ph. K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968). Comme ce dernier, Ragle Gumm sera confronté à un monde environnant complexe entre réalité et perception de la réalité. Et comme écrit en exergue et formant ainsi un projet de lecture, la définition de la philosophie dans les premières pages du roman comme « la façon d'émettre des théories sur les limites de la réalité et d'essayer de découvrir le but de l'existence » annonce les questionnements de l'individu et la finitude kaléidoscopique d'un monde dont Ragle Gumm, à l'onomastique éloquente, fera l'expérience.

Des marches d'escaliers illusoires, des interrupteurs inexistants, des distorsions spatio-temporelles délivrant les réponses exactes au concours d'énigmes, la découverte d'annuaires et de magazines consacrés à Marylin Monroe en pleine gloire mais complètement inconnue de Ragle Gumm... autant d'illusions, d'objets hors-contexte et d'écrits apocryphes qui font vaciller la perception de la réalité du personnage.

Les œuvres de Ph. K. Dick mettent en scène le plus souvent leurs personnages aux prises avec des distorsions de la réalité et des expériences sensorielles aliénantes : une réalité-simulacre par des décors, des manipulations psychiques (comme dans Ubik, 1966) ou des androïdes (comme dans la nouvelle Nouveau modèle, 1953, et le roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, 1968) ; un reconditionnement et une suggestion de faux souvenirs (comme dans la nouvelle Souvenirs à vendre, 1966) ; des distorsions spatio-temporelles (comme dans Ubik, 1966, et Le Maître du Haut-Château, 1962)... Ragle Gumm est entouré de toutes ces manifestations d'une réalité défragmentée et le lecteur, lui, égaré dans le cheminement narratif entre expérience montée, récit uchronique et délire paranoïde du personnage central. Nous pouvons souligner en outre que les références à l’œuvre de Shakespeare dans le texte (Hamlet, Richard III...) renforcent cette idée d'un personnage aux limbes de la folie et malmené dans un monde équivoque.

Par l'univers instable créé et ressenti, le roman oscille entre science-fiction sociale, avec le contexte de suspicion et de défiance internationales et la manipulation des décideurs, et science-fiction psycho-individuelle. Et les symboliques du leurre, des distances, de la lumière et des frontières difficilement perméables renvoient à l'allégorie platonicienne de la Caverne et placent ainsi le héros dans une accession problématique à l'appréhension de la vérité.

Écrit avant ses premiers succès littéraires, Le Temps désarticulé contient en germe toutes les thématiques dickiennes qui seront développées par la suite dans ses romans et nouvelles, et met en relation toutes les préoccupations métaphysiques et contextuelles de Ph. K. Dick en tant qu'individu et partie intégrante d'une certaine société.

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