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Un Cantique pour Leibowitz, Walter Michael Miller (1960)

Publié le par F.

Un Cantique pour Leibowitz, Walter Michael Miller (1960)

Formé de trois nouvelles publiées entre 1952 et 1957 dans la revue américaine spécialisée The Magazine of Fantasy and Science-Fiction, Un Cantique pour Leibowitz propose une réflexion sur l'homme dans une vision cyclique de l'histoire. Six siècles séparent chacune des trois parties de l'œuvre, procédé elliptique qui permet ainsi à Walter M. Miller d'appréhender la fuite en avant de l'humanité orchestrant sa propre chute.

Les premières pages présentent une atmosphère post-apocalyptique et un paysage désertique laissé aux ruines et aux bandes affamées d'hommes dégénérés. Une catastrophe nucléaire à l'échelle mondiale a marqué la fin du XXe siècle et celle de la civilisation ; plusieurs siècles après, ne subsiste qu'une terre aride. Et, à la manière des œuvres ballardiennes comme Le Monde englouti ou Sécheresse, l'infertilité décrite renvoie à la disparition de la civilisation et à l'inertie de l'esprit humain.

En période de jeûne, propice à la révélation du sacré, Frère Francis fera la découverte, grâce à l'aide d'un énigmatique pèlerin, d'un abri anti-atomique. L'expérience sera à la fois archéologique et hagiographique, en permettant au novice de retrouver les reliques du martyr Leibowitz, fondateur de l'ordre attaché à sauvegarder le savoir depuis la barbarie et la «Simplification» qui ont suivi la catastrophe. Celle-ci a été suivie d'une inquisition meurtrière où l'ordre social a été mis une seconde fois à mal, où décideurs politiques et scientifiques ont été traqués et condamnés à mort. La chasse fut étendue aux livres, à l'écrit et au savoir. Dans cette période trouble, l'ingénieur Leibowitz et ses compagnons ont tenté de dissimuler ou d'apprendre par cœur les livres. Et même après l'arrestation et la mise à mort de l'ingénieur faisant de lui un martyr, quelques pèlerins parcourent encore le monde avec un livre à protéger, même si, illettrés à leur tour, ils ne pouvaient en saisir le sens. L'obscurantisme règne dès lors et c'est dans un contexte moyenâgeux que se développent superstitions, craintes et crédulité, dans une société redevenue primitive et formée en clans. Ordre secret et passeur de savoir, nous ne pouvons pas ne pas rapprocher les moines de l'Abbaye de Leibowitz des hommes du dénouement de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, paru à la même époque, chargés de mémoriser et d'incarner un livre.

Mais s'il est intéressant de lire le début de cette œuvre comme une critique du contexte de la Guerre Froide avec l'utilisation de l'arsenal atomique et la course aux armements, il l'est encore plus de noter que cette découverte, faite à l'innocent Frère Francis et initiée par un mendiant aux mêmes attributs que le Juif errant, va relancer la béatification de Leibowitz. Paradoxalement, l'ordre monacal qui fut chargé à l'origine de sauvegarder secrètement de la Simplification les Memorabilia (toutes sortes d'écrits techniques et scientifiques d'avant le «Déluge de Flammes») permettra à nouveau, sans en maîtriser les enjeux, l'innovation technique et la recherche scientifique. Entre défiance, protection et assimilation, la science et la religion tissent, tout au long du texte, des relations ambiguës. L'enjeu est politique, le progrès revient au centre des luttes du pouvoir, le texte se fait parabole et dénonce la nouvelle course aux armements, la tension internationale et l'essence cyclique de l'homme.

Les (re)découvertes de l'électronique marquent le retour du progrès. L'électricité revient et met en balance lumière du progrès et lumière divine. L'arrivée de la dynamo symbolisera cette ambiguïté du renouveau entre Renaissance permise par la découverte des textes anciens et attribut de Lucifer («celui qui porte la lumière»). Cette dichotomie est d'autant plus forte qu'elle est mise en exergue par le personnage du Poète, figure tutélaire de la conscience dans le texte.

C'est tout une réflexion sur la connaissance et ses applications auquel le texte, s'apparentant à un troisième Testament, nous invite à travers les références religieuses dont celles de l'épisode de la Chute. Le pouvoir, la religion et le progrès scientifique, sans cesse au cœur des enjeux, précipiteront à nouveau l'humanité jusqu'à sa perte, symbolisée par les allées et venues du Juif errant, et Walter M. Miller, en plein contexte de tension internationale, met en avant, dans une œuvre sans réel personnage principal, la nécessité encore actuelle d'une morale collective.

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