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Le Péril vient de la mer, John Wyndham (1953)

Publié le par F.

Le Péril vient de la mer, John Wyndham (1953)

Deux ans après la parution de son roman apocalyptique Le Jour des Triffides (1951), John Wyndham signe avec Le Péril vient de la mer un autre récit catastrophique dans lequel deux espèces intelligentes vont entrer en conflit.

Estompant les limites entre fiction spéculative et investigation journalistique, Wyndham construit son récit autour des observations et des enquêtes d'un couple de reporters britanniques relatant les différentes phases de l'invasion. En qualité de simples témoins dans un premier temps, puis en tant que professionnels pour la radio londonienne EBC, les deux journalistes nous permettent de suivre ainsi l'apparition des phénomènes inexpliqués, les travaux et les témoignages des scientifiques, des militaires et des décideurs.

Apparue d'abord sous la forme de sphères rouges rapides plongeant dans les différentes mers du globe, la menace se précise ensuite avec la destruction des expéditions maritimes chargées de mener les premières recherches. Chacune des incursions humaines visant à quadriller les hauts-fonds et observer l'activité sous-marine exogène s'est conclue par des échecs inexpliqués. Pendant trois ans, sous l'œil des journalistes, chaque expédition demeure sans résultat et compte nombre de pertes humaines et matérielles. Les nombreuses hypothèses témoignent de l'impuissance et de la confusion des hommes : nouvelle espèce sous-marine ? Complot soviétique ? Phénomène extraterrestre ? Et les hommes chargés de l'affaire ne sauront répondre qu'en utilisant vainement l'arsenal nucléaire.

Le récit construit intelligemment la menace invisible entre la concurrence de deux entités sur un même biotope et le climat de suspicion internationale dans le contexte de la Guerre froide, tout en jouant sur les limites de la technologie humaine et des explorations océanographiques. Il est intéressant, en ce sens, de rappeler que la moitié du XXe siècle est marquée par de nombreuses campagnes océanographiques et expériences subaquatiques, initiées dès la fin du XIXe siècle, où les différentes innovations technologiques rendront compte de l'immensité et des mystères du milieu sous-marin.

Devant la menace d'une espèce intelligente agissant depuis un milieu largement méconnu, les hommes abandonnent peu à peu l'espace maritime, permettant ainsi à Wyndham d'instaurer, comme dans Le Jour des Triffides, des troubles sociaux et un déséquilibre dans l'ordre mondial des transports et des échanges économiques.

Les observations scientifiques montrent que l'écosystème marin présente des bouleversements naturels : les couches de sédiments remontent, les courants sont déviés et chargés de vase. Mais ces analyses, mettant en avant les prémices d'une préparation hostile, sont desservies par les lignes éditoriales de certains médias jouant sur le sensationnel et la politique russophobe. Wyndham met en scène la fragilité de l'homme en tant qu'espèce naturelle et animal social. Et les premières attaques qui se produiront sur le rivage jusqu'à l'inondation cataclysmique de Londres ne mettront qu'en avant l'impuissance de l'homme et la fragilité intrinsèque de sa structure sociale.

Comme dans Le Jour des Triffides, un élément perturbateur va catalyser cette précarité, mais Le Péril vient de la mer dresse aussi un panorama intéressant sur la notion de fait, l'opinion publique, la construction de la vérité. Les personnages principaux sont journalistes et confrontés dans leurs investigations aux multiples déclinaisons de la vérité selon leurs confrères, les scientifiques et les décideurs. Bocker, l'un des scientifiques chargés de l'affaire, élabore à chaque étape du récit des théories et des mises en garde qui ne trouveront que de légers échos. Topos de la littérature catastrophique, le mythe de Cassandre se retrouve ici et montre la perte de repères, la confrontation entre les conceptions s'attachant aux faits et aux observations et la hiérarchie médiatico-politique.

Se rapprochant de La Guerre des Mondes par rapport aux thématiques de la destruction de Londres, la menace d'extinction de l'espèce humaine et la préparation minutieuse d'une invasion programmée, Le Péril vient de la mer reprend également les procédés d'écriture wellsiens dans la construction du récit et du dénouement, la volonté du narrateur d'être le plus fidèle possible dans ses retranscriptions, entre souvenirs et faits rapportés a posteriori par les médias.

Et devant la désinformation, le dysfonctionnement et l'attentisme des décideurs, la catastrophe et la survie se feront expérience individuelle. L'individu est contraint au mouvement devant l'inertie et l'absurdité de la sphère socio-politique. En ce sens, le récit de Wyndham est à rapprocher des œuvres contemporaines telles que Déluge de Stephen Baxter (2008) ou encore Exodes de Jean-Marc Ligny (2012), même s'ils mettent davantage l'accent sur la prise de conscience écologique due aux problématiques du contexte actuel.

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