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La Tour des damnés, Brian Aldiss (1968)

Publié le par F.

La Tour des damnés, Brian Aldiss (1968)

Publiée pour la première fois en 1968 dans la revue américaine Galaxy, la novella La Tour des damnés fait partie des récits de la collection "Dyschroniques" à découvrir aux éditions Le Passager Clandestin.

Aldiss pose dans son texte la problématique de l'accroissement de la population humaine en décrivant l'expérience de la Tour. Construite en Inde, la Tour a accueilli mille cinq cents volontaires décidés à vivre enfermés, leur permettant ainsi d'éviter les problèmes sanitaires et alimentaires du monde extérieur. Les couples ont été choisis par un centre de recherche ethnographique, micros et caméras enregistrent leur vie quotidienne afin de mener les observations scientifiques et sociologiques. La reproduction n'est pas régulée, les chercheurs n'interviennent pas dans les affaires internes de la Tour afin de mesurer in vivo les conséquences de la surpopulation et les effets de l'environnement sur le corps humain. Cette expérience menée sur plusieurs dizaines d'années permet ainsi l'analyse sociologique avec l'étude des différentes interactions entre les sujets et l'analyse biologique avec les hypothèses d'auto-régulation de la fertilité et de perception extrasensorielle.

Dans cet immeuble de dix niveaux complètement hermétique, la population est passée à soixante-quinze mille individus en vingt-cinq ans. Les générations se succèdent selon des cycles de plus en plus courts. Puberté et sénescence s'accélèrent et les conditions de vie dans cet endroit confiné se sont sérieusement dégradées. Les marchés d'esclaves, les distilleries clandestines, les réseaux d'influence et de prostitution, les luttes pour le pouvoir sont au centre des enjeux des dix clans répartis sur chacun des niveaux. Les groupes organisés gèrent leur secteur par la violence et la corruption. Les relations avec l'extérieur s’amenuisent malgré les programmes diffusés sur les écrans disséminés sur les parois délabrées. Excepté la distribution automatique et collective des denrées alimentaires, la population miséreuse vit en autarcie et développe une étonnante capacité d'adaptation ainsi que de prodigieux savoir-faire artisanaux.

La Tour devient ainsi un laboratoire d'étude de la surpopulation et sur l'exercice du pouvoir autoritaire dans un environnement censé reproduire la réalité mondiale d'ici quelques années. Le récit de la vie à l'intérieur de la Tour est entrecoupé d'observations critiques de Thomas Dixit, l'un des scientifiques en charge du projet. Par la réflexion de Dixit mettant en avant le caractère inhumain de l'expérience mais aussi l'horreur de la surpopulation, Aldiss dénonce le sentiment de puissance et de fausse légitimité des scientifiques et décideurs occidentaux, et le besoin de domination des seigneurs de chaque niveau de la Tour.

Aldiss a toujours été sensible dans ses écrits aux effets de l'environnement, artificiel ou naturel, sur les civilisations, sur l'évolution et l'adaptation de l'homme. Ainsi dans les romans du Cycle d'Helliconia (1982-1985), nous retrouvons, à grande échelle, les effets de facteurs environnementaux changeants sur l'homme et la civilisation. L'enchaînement de saisons durant plusieurs centaines d'années terrestres aura des effets biologiques et sociologiques sur les populations et la vie sur Helliconia. Dans le roman Croisière sans escale (1958), sont traitées également les thématiques de la vie en milieu artificiel et confiné, de l’adaptation du corps à l'environnement et de l'évolution de l'espèce. Dans la création de mondes aux influences et aux origines complexes, Croisière sans escale et le Cycle d'Helliconia développent les notions de civilisation, de naissance des croyances, de la difficile transmission du savoir et de la mémoire collective.

Utilisant la Tour comme véritable catalyseur de l'expérience de la surpopulation, la novella d'Aldiss n'est pas sans évoquer les réflexions d'Huxley dans Retour au meilleur des mondes (1958) où seront analysés les différents dangers de l'accroissement de la population mondiale et la corrélation entre surpopulation et politique autoritariste : "Le problème du rapport entre un chiffre de population rapidement croissant et les ressources naturelles, la stabilité sociale, le bien-être de l'individu - ce problème est maintenant le principal qui se pose pour l'humanité et il le restera certainement pendant un siècle encore, peut-être plusieurs. Une nouvelle ère est censée avoir commencé le 4 octobre 1957, mais en réalité, dans l'état présent du monde, tout notre exubérant bavardage post-spoutnik est hors de propos, voire même absurde. En ce qui concerne les masses de l'humanité, l'âge qui vient ne sera pas celui de l'Espace cosmique, mais celui de la surpopulation." (Huxley, 1958).

Publiée trois ans après la Conférence mondiale de la population qui s'était tenue à Belgrade et pendant laquelle ont été abordés le déséquilibre entre évolution démographique et ressources naturelles, la question de la génétique et de la fécondité, La Tour des damnés participe aux réflexions pessimistes de l'époque et reste d'actualité, au même titre d'ailleurs que Soleil vert de Harry Harrison (1966), tout en montrant la fragilité de la civilisation, l'influence de l'environnement sur l'espèce humaine ainsi que les intérêts ambivalents de la science et des politiques.

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