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Aucun souvenir assez solide, Alain Damasio (2012)

Publié le par F.

Aucun souvenir assez solide, Alain Damasio (2012)

Rédigées entre 2000 et 2011, les dix nouvelles de ce recueil, inédites ou publiées dans les revues de référence comme Galaxies, enchanteront les lecteurs de Damasio impatients de découvrir son troisième roman.

On y retrouve les thèmes de prédilection de l'auteur, cette recherche esthétique et philosophique du mouvement et cette vitalité dans la création littéraire et dans l'action des personnages. Les idées y sont vives et les personnages marquent le réel d'une empreinte généreuse, d'un mouvement toujours en avant, de la même manière que sons et syntaxe de l'écriture bondissent et percutent.

Se libérer et permettre la pensée individuelle comme mouvement d'existence pour et par l'autre. S'arracher d'une société techno-tentaculaire et des illusions numérico-relationnelles. Redonner à l'homme cet élan de conscience politique et ontologique.

Comme dans la première nouvelle du recueil, Les Hauts®Parleurs®, où les personnages feront respirer la langue et les mots dans une société verminée par la marchandisation extrême. Les chats, d'une richesse métaphorique certaine, ont disparu au profit de simulacres clonés, le climat est désormais contrôlé et manipulé sur commande, les mots prononcés sont soumis au droit et sont la propriété de corporations et de multinationales payées en retour sous forme de royalties. L'oppression est technologique et juridique, et les résistants clament leurs droits et leurs discours dans un monde à la croisée de ceux de Blade Runner, de Fahrenheit 451 et la lutte des "hommes-livres", et de 1984 où l'appauvrissement du vocabulaire et de la pensée par la mise en place de la novlangue renvoie à la répétition contrainte et stérile des quelques mots appartenant au domaine public.

Cette puissance créatrice et libératrice face à une société atrophiante se retrouve dans la nouvelle So Phare away. Dans un décor d'apocalypse urbaine, quelques "phartistes" luttent contre le smog épais, les marées nocives d'asphalte et les signaux répétitifs et aveuglants des phares publicitaires ou d'individus communiquant sans vraiment désirer échanger. Dans cet espace saturé, quelques poignées d'hommes et de femmes, repérées par la Gouvernance, s'efforcent de créer par leurs signaux lumineux du contenu original, éducatif, artistique et aspirent à se retrouver physiquement, à nouer de véritables relations interpersonnelles. Comme dans La Horde du Contrevent, Damasio, par un changement typographique de focalisation, donne la parole à ses personnages qui tentent de louvoyer, dans une société viciée et aliénante, par la créativité et la subversion du langage et le mouvement du corps. Cette critique d'une pseudo société de communication et des mirages des relations ainsi engendrées fait écho à la nouvelle C@PTCH@ qui, elle aussi, fait l'effet d'une bombe électromagnétique.

Dans la nouvelle précitée, le réseau et les liens artificiels sont omniprésents et la vie semble être autorisée seulement sous réalité virtuelle. Enfants et parents sont séparés et parqués dans des camps où le régime alimentaire est à base de hardware. Seule échappatoire : rejoindre la Lande, terre promise, traverser la ville et ses nombreux techno-pièges disséminés dans les bâtiments et les artères. L'épreuve est physique et le corps de ceux qui échouent est dématérialisé. Les individus ainsi effacés deviennent des âmes sous différents formats errant dans les limbes numériques. Les autres continuent d'avancer en s'efforçant d'éviter cette digestion digitale. Critique acerbe, cette nouvelle revient sur cette présence écrasante des nouvelles technologies et l'extériorisation à la fois exagérée et superficielle d'un moi illusoire.

Dématérialisation, réification, aliénation comme dans Le Bruit des Bagues où les personnages portent des noms de marques, leur permettant de toucher des remises sur les produits, et sont devenus des cibles commerciales. Traçage numérique, ultra-surveillance au moyen de drones... l'hyper-connexion isole, est la négation du partage, la négation de l'autre. Et la quête de soi, du sens ne peut se faire sans l'expérience de l’altérité. Les résistants remettent le corps, la relation à l'autre au centre, comme dans Les Hybres ou El Levir et Le Livre où artiste et scribe font l'expérience démiurgique et ambivalente de leur propre corps dans leur quête de sens, dans leur processus de création. Corps et mouvement.

Et le mouvement physique, comme lutte contre les forces aliénantes et stagnantes, semble être la condition d'un éveil de l'esprit, comme le personnage de Annah à travers la Harpe suivant sa ligne de vie et de mort, comme bercé par Pyramid Song de Radiohead, apportant finalement le sens véritable malgré un monde aseptisé, cloisonné et techno-invasif, ou comme l'aéromaître d'Alticcio dans Une stupéfiante salve d'escarbilles de houille écarlate où le mouvement et le refus de l'inertie semblent salvateurs.

Chacune à leur manière, ces dix nouvelles forment autant de résistances possibles et nous enjoignent à être toujours en dynamique vers l'autre, vers une énergie vivante. Et il suffit de refermer le recueil pour sentir à nouveau l'élan et les bonds de l'écriture matérialisant la libération de la pensée, l'ouverture à l'autre, l'essence individuelle face aux structures sclérosantes des décideurs ou d'un moi cherchant le confort.

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